« Témoin de la force de la vie » : un Britannique renonce à son adhésion à Dignitas

11 Mai, 2024

A 62 ans, Paul Carroll était en bonne santé. Pourtant, après avoir mis à jour son testament, il a décidé de devenir membre de Dignitas, l’association suisse, pour pouvoir mettre fin à sa vie lorsqu’il estimera qu’elle ne vaut plus la peine d’être vécue (cf. Suicide assisté : nouvelle offensive de Dignitas devant la CEDH). « Pourquoi souffrir inutilement ? Je me suis dit que j’allais aborder la question au début de la soixantaine, pendant que j’étais encore lucide » explique-t-il. « Cela joue en votre faveur de vous inscrire alors que vous êtes encore en bonne santé. Cela fait de vous un candidat plus sérieux » ajoute l’homme.

Pour rejoindre Dignitas en 2018, il lui a suffi de remplir un formulaire et d’effectuer un paiement. L’une de ses principales motivations était de ne pas devenir un « fardeau » pour Nathalie, sa compagne depuis 20 ans et de 16 ans son aînée.

La mort de sa mère et de celle de sa compagne, un « tournant »

Le fait d’avoir vu mourir la mère de sa compagne et sa propre mère l’a cependant amené à changer totalement d’avis, et à considérer que les dernières étapes de la vie peuvent encore être joyeuses, et que le suicide assisté n’est pas la solution (cf. « La mort ne sera jamais la solution. La solution c’est la relation »). Les partisans de l’« aide à mourir » veulent réduire le débat à la question de la souffrance. « C’est trompeur » dénonce Paul Carroll.

Lesley, la mère de Nathalie, a eu un cancer de l’utérus en février 2019, à l’âge de 69 ans. Même lorsque la maladie s’est propagée et qu’il ne lui restait que quelques mois à vivre, elle a profité de la vie malgré sa dépendance, aimant ses chats qui se blottissaient sur son lit, ainsi que sa petite fille (cf. « Savourez chaque instant »). « Nous lui tenions la main, nous lui parlions, nous mettions Abba, sa musique préférée, nous nous remémorions des souvenirs. C’était merveilleux », témoigne l’homme. « Elle s’est battue jusqu’au dernier souffle » poursuit-il. Ces moments ont été un « tournant » pour Paul Caroll.

La mère de l’homme, Sabina, souffrait, elle, de démence. Son état s’est progressivement dégradé :  elle oubliait souvent qui était Nathalie, où elle était allée, et était de plus en plus fragile physiquement. Pourtant, « elle continuait à apprécier un gin tonic, à regarder Coronation Street et à écouter Tom Jones » se souvient Paul Caroll (cf. « La lourdeur du jour, comme la joie des petits riens »). « Elle était incroyablement heureuse. Elle était drôle. Sa force de vie était incroyable » poursuit-il (cf. « Pleinement vivant » malgré un « corps qui me bloque »).

« La fin de vie est précieuse »

En septembre 2020, Sabina est décédée d’une insuffisance cardiaque à l’âge de 93 ans. « Je me suis rendu compte que la réalité était complètement différente de la fin de vie que j’avais envisagée » reconnait l’homme. Il s’est alors interrogé sur son choix antérieur, et a totalement changé d’avis. « Pourquoi voudrions nous aller chez Dignitas si nous étions dans la même situation ? Nous voudrions profiter de chaque souffle » considère désormais Paul Caroll (cf. « A l’approche de la mort, on peut apprendre à vivre »).

Même s’il devait être atteint d’une maladie en phase terminale, l’homme de 68 ans assure qu’il ne changerait plus d’avis : « J’ai été témoin de la force de la vie même lorsqu’il aurait été plus facile d’abandonner ». « Même dans cet état, la fin de vie est précieuse » insiste Paul Caroll. Il faut « rendre la mort moins effrayante » souligne l’homme (cf. Fin de vie : promouvoir un temps du « vieillir digne »).

Après avoir vécu le décès de sa mère, Nathalie, sa compagne, a elle aussi renoncé à solliciter Dignitas, qu’elle avait rejoint en même temps que Paul Caroll.

« Les gens ne se rendent pas compte de ce qui se passe »

Alors que l’euthanasie pourrait être légalisée au Royaume-Uni lors de la prochaine session parlementaire (cf. Fin de vie : l’Ecosse en marche vers la légalisation de « l’aide à mourir » ?), l’homme se dit désormais « très inquiet ». « Les gens ne se rendent pas compte de ce qui se passe » dénonce-t-il.

Au Canada, le nombre de décès par euthanasie ne cesse d’augmenter. En 2022, ils représentaient 4,1 % de tous les décès, relève Paul Caroll (cf. « Aide médicale à mourir » : 13.241 décès au Canada en 2022, une hausse de 31,2%). « Il s’agit là d’une pente glissante » alerte-t-il. « Notre taux de mortalité est deux fois plus élevé que le leur. Si nous suivions une tendance similaire, 28 000 Britanniques seront morts par suicide assisté au bout de six ans » souligne l’homme.

« Les garanties strictes ne seront pas appliquées » prévient-il également. « Au Canada, il a fallu moins de dix ans pour que les dominos tombent » rappelle-t-il (cf. Canada : atteinte d’un cancer, les médecins lui proposent l’AMM). « Une fois que l’on a supprimé le frein pour autoriser l’aide à mourir, on a “désensibilisé” tout le secteur. Une fois que nous avons rendu cela normal, nous avons dit que tout le monde pouvait le faire, en gros » s’inquiète Paul Caroll (cf. Fin de vie : « Le Canada a fait des personnes handicapées une catégorie de personnes pouvant être tuées »).

Il craint en outre que les personnes âgées se sentent poussées à mettre fin à leurs jours une fois l’euthanasie autorisée (cf. Fin de vie : attention au message envoyé aux personnes vulnérables). « On peut s’attendre à ce que cela se produise parce qu’il y a une telle crise des soins envers les personnes âgées. L’aide à la mort deviendra une solution. Si vous n’avez pas les moyens de payer les soins de santé, est-ce que cela ne deviendra pas naturellement une option ? » (cf. Fin de vie : des mutuelles et fédérations professionnelles pour « l’aide active à mourir »).

 

Source : Telegraph, Antonia Hoyle (29/04/2024)

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