Greffe d’un cœur de porc : les enjeux éthiques de la transplantation

Publié le 13 Jan, 2022

Alors que, suite à l’annonce de la xénogreffe réalisée par l’université du Maryland (cf. Xénotransplantation : un homme reçoit un cœur de porc), certains médecins parlent d’« un espoir pour des milliers de malades », des éthiciens soulèvent les enjeux de cette pratique.

Certains, comme John F. Brehany, vice-président exécutif du National Catholic Bioethics Center, s’y déclarent favorables, soulignant que « cela pourrait contribuer à empêcher les gens de recourir à des pratiques contraires à l’éthique, telles que l’assouplissement des critères de mort cérébrale, pour augmenter l’offre d’organes » (cf. Prélèvements d’organes en France : Développement du protocole Maastricht III). Mais d’autres soulignent les enjeux liés aux risques pour la santé des patients, les « droits des animaux » ou encore les préoccupations religieuses.

Un risque « énorme » pour le patient

Une telle intervention « expérimentale » fait courir des « risques énormes » au patient. Car déjà « les organes de donneurs humains bien appariés peuvent être rejetés » (cf. Greffe d’organe : le quotidien à risque des immunodéprimés). Un risque auquel le patient doit consentir, après avoir été informé de toutes les alternatives possibles. Dans le cas de David Bennett, à qui l’on a greffé un cœur de porc, c’est « l’absence de tout autre recours thérapeutique » qui a motivé l’autorisation de la FDA. Une intervention réalisée hors cadre d’un essai clinique, alors que certains traitements immunosuppresseurs qui lui ont été administrés n’ont pas encore été testés sur des primates non humains.

Les « droits des animaux »

L’intervention a également relancé le débat sur l’utilisation de porcs pour des transplantations humaines, à laquelle s’opposent de nombreuses associations de défense des animaux. Une opération « contraire à l’éthique, dangereuse et constituant un énorme gaspillage de ressources », a déclaré l’association People for the Ethical Treatment of Animals (PETA), qui estime que « les animaux ne sont pas des outils dont on peut se servir, mais des êtres complexes et intelligents » (cf. Espagne : les animaux de compagnie deviennent des « êtres à part entière »).

Ces militants s’indignent notamment que le porc ait subi des modifications génétiques pour le rendre « plus semblable aux humains ».

Les enjeux de la transplantation elle-même

Mais la greffe d’organes prélevés sur des cadavres a suscité dès le début de la pratique des « critiques de ce qui apparaissait comme une forme de transgression anthropologique, voire d’enfreinte à la dignité humaine », rappelle Emmanuel Hirsch, professeur d’éthique médicale à l’université Paris-Saclay (cf. « Ton corps aussi est recyclable ! »). L’intervention du médecin en « situation extrême » a suscité la controverse, jusqu’à être taxée d’« acharnement thérapeutique ».

Pour le professeur, « l’absence de tout autre recours thérapeutique » dans le cas de David Bennett, mais aussi « les avancées dans l’acquisition des savoirs relatifs aux xéno-transplantations et le contexte de pénurie de greffons » pourraient « justifier » l’« audace » de l’intervention. Mais Emmanuel Hirsch invite à réfléchir aux enjeux auxquels nous confronte « l’évolution des pratiques de la greffe d’organes jusqu’à ce recours aux organes d’animaux afin de pallier la pénurie de greffons humains » (cf. Don d’organes en baisse : un problème ?).

« Si depuis 1923 des laboratoires produisent de l’insuline à partir de pancréas de bœufs et de porcs, et que l’utilisation des valves cardiaques prélevées sur des porcs est de pratiques courante, se situe-t-on dans la continuité de ces pratiques ou en rupture ?, interroge-t-il. S’il n’a jamais été anodin de bénéficier d’un organe prélevé sur un cadavre, qu’en est-il du cœur d’un animal alors qu’est attaché à cet organe une valeur symbolique spécifique ? »

La question des chimères

Enfin, pour Emmanuel Hirsch, cette première expérience de xénotransplantation rappelle le « débat relatif à la production de chimères inter-espèces autorisée dans la loi n°2021-1017 du 2 août 2021 relative à la bioéthique (article 20) à des fins de recherche sur l’embryon ». « Comme si se diluait progressivement ce qui était distinctif de l’humain au regard de l’animal » (cf. Antispécisme : le mépris de la nature ?).

 

Sources : L’éthique au cœur des soins, Emmanuel Hirsch (11/01/2022) ; Aleteia, John Burger (11/01/2022) ; BBC, Jack Hunter (12/01/2022) ; Le Parisien, Florence Méréo (11/01/2022) – Photo : iStock

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