Fin de vie : « Les propos décomplexés faisant l’éloge de “l’aide à mourir” sont dangereux et erronés »

26 Avr, 2024

Dans une tribune publiée le 25 avril dans le Nouvel Obs, cinquante médecins, philosophes, psychiatres, responsables institutionnels et professionnels engagés dans la prévention du suicide et le soin des « personnes suicidantes » [1] réagissent aux propos du président de la mutuelle MGEN, Matthias Savignac, qui, dans une interview pour Marianne énonçait que « le taux de suicide des personnes âgées en France montre que la demande est déjà là » (cf. Euthanasie : pour le président de la MGEN, « le taux de suicide des personnes âgées montre que la demande est déjà là » ; Soutien des mutuelles à l’euthanasie : « ces organismes ne font même plus semblant »).

« Une demande de mort est une demande de soins et une demande de vie »

Les signataires rappellent qu’en France, chaque année, il y a environ 200 000 tentatives de suicide et 9 000 morts par suicide (cf. Fin de vie : attention au message envoyé aux personnes vulnérables). Il s’agit de personnes présentant des difficultés psychiques nécessitant des soins. « Celles-ci doivent faire l’objet d’un dépistage, d’un diagnostic, de recherches de facteurs aggravant contre lesquels il faut lutter (comme l’isolement affectif, la précarité sociale) et doivent conduire à une prise en charge médico-psychologique adaptée » précisent les cinquante signataires (cf. « Aide active à mourir » : les psychologues inquiets). « Lorsque la personne perd le sens et la direction de sa vie, il s’agit alors de ne pas la lâcher mais au contraire de lui dire “je suis là pour toi, pour te soutenir et t’accueillir dans notre monde commun” » poursuivent-ils (cf. « La fin de vie n’est pas avant tout un sujet de liberté individuelle mais de solidarité collective »).

« Une demande de mort est une demande de soins et une demande de vie », « il s’agit de la demande d’une autre vie, une vie où on est soigné, considéré et estimé, une vie où on n’est pas abandonné » estime le collectif de psys, porté par Faroudja Hocini et Bruno Dallaporta (cf. Projet de loi fin de vie : « Il y a une différence de nature entre ceux qui veulent mourir et ceux qui vont mourir »). « Les propos décomplexés faisant l’éloge de “l’aide à mourir” (ou suicide assisté) sont dangereux et erronés ».

« Dépendante, lente, non productive, [la personne âgée] entend les signaux du corps social qui cherche à l’évacuer, à l’isoler dans des endroits sans relation, jusqu’à la mort sociale » constatent les signataires de la tribune (cf. Euthanasie et économies : quand certains prétendent s’offusquer, d’autres calculent). « La réponse à leur sentiment d’inutilité est-elle la validation d’un PMP, d’un “protocole de mort programmée” ? ou bien est-elle de créer, ensemble, un monde plus désirable, c’est-à-dire en connivence avec d’autres, soucieux de nos co-appartenances et de nos interdépendances ? » s’inquiètent-ils.

« Quand on est en situation de vulnérabilités cumulées, quoiqu’en disent les partisans du “libre choix”, on sait qu’on est dépendant, qu’on a besoin les uns des autres : le libre-choix n’a de sens qu’à considérer les conditions de ce choix ! » (cf. « Etre regardés, soulagés, accompagnés, mais pas tués »). Tandis que les plus riches bénéficieront facilement d’aides en tous genres, les pauvres auront tendance à choisir la « voie rapide » de « l’aide à mourir » soulignent les signataires. « Faut-il rappeler que quand on est pauvre, on a beaucoup plus de difficultés à se faire soigner et avoir les conditions d’une vie digne ? » relèvent-ils (cf. Face au handicap ou à la pauvreté, l’”aide médicale à mourir” se généralise au Canada ; Son traitement n’est pas remboursé, un père de famille belge réclame l’euthanasie).

« Ce n’est pas en supprimant les mots qu’on supprime la violence de ces actes »

Les signataires disent leur inquiétude au sujet du projet de loi sur la fin de vie, et du « choix hypocrite de ne pas nommer suicide assisté ou euthanasie, “ces protocoles de mort programmée” » (cf. Fin de vie : « l’euthanasie ne soignera jamais la solitude, ni le désespoir, ni la souffrance »). « Ce n’est pas en supprimant les mots qu’on supprime la violence de ces actes » s’indignent-ils. « Un suicide assisté est d’abord un suicide : on remet à la personne un poison qu’elle ingère elle-même (ou une perfusion mortelle qu’elle actionne) ». Quant à l’euthanasie, il s’agit de « provoquer délibérément la mort d’une personne qui le réclame » (cf. Fin de vie : ce projet « rompt une digue essentielle, un principe structurant de notre société voire de notre civilisation »). « Notre projet de loi “à la française” a ceci de singulier qu’il va autoriser la pratique du suicide assisté et de l’euthanasie mais sans les nommer » dénoncent les auteurs de la tribune. « Comment avoir encore confiance, quand même les mots internationalement reconnus, sont ici niés ? »

Même si le projet de loi actuel exclut les personnes souffrant de troubles psychiatriques, le collectif de psys rappellent l’« exemple » de la Belgique et, plus largement, l’expérience internationale qui montre que « les limites initiales sont provisoires » (cf. Jeune, jolie, intelligente, elle souffre de troubles psychologiques et demande l’euthanasie ; Euthanasie pour souffrance psychique : les médecins belges demandent une révision de la loi). « Une logique utilitariste et économiste finit par dire son nom » concluent-ils avant d’ajouter que « la noblesse du politique [doit être] de veiller à l’universalité de la protection des plus vulnérables d’aujourd’hui et de demain ».

 

[1] Faroudja Hocini, psychiatre, psychanalyste, Urgences psychiatriques de l’hôpital Sainte-Anne, GHU Paris Psychiatrie et Neurosciences, philosophe chercheure associée à la Chaire de philosophie à l’hôpital.

Bruno Dallaporta, médecin à la Fondation Santé des Etudiants de France, docteur en éthique et spécialisé en philosophie appliquée à la santé, co-auteur du livre « Tuer les gens, tuer la Terre. L’euthanasie et son angle mort » (Ed. LCH, avril 2024).

Premiers signataires :

  • Raphaël Gourevitch, psychiatre chef du pôle CPOA-SMPR-PsyLine, GHU Paris Psychiatrie et Neurosciences.
  • Roland Gori, psychanalyste, professeur émérite de psychologie et de psychopathologie clinique à l’Université Aix-Marseille.
  • Emilie Olie, professeure de psychiatrie, PUPH, Service Urgences et post-urgences psychiatriques, GHU Lapeyronie, Montpellier.
  • Mi Kyung Yi, orofesseure de psychopathologie clinique, Directrice de l’Ecole doctorale 450 « Recherches en psychanalyse et psychopathologie » UFR IHSS (Institut Humanités, Sciences et Sociétés), Université de Paris.
  • Jean-Christophe Chauvet-Gelinier, professeur de psychiatrie, PUPH, chef du Service de Psychiatrie Adultes, centre Hospitalo-Universitaire de Dijon.
  • Pierre-Michel Llorca, professeur de Psychiatrie à l’Université Clermont Auvergne, PUPH, chef de service de Psychiatrie adulte au CHU Clermont-Ferrand.
  • Philippe Courtet, professeur de psychiatrie, PUPH, chef du département des urgences psychiatriques, GHU Lapeyronie, Montpellier.
  • Raoul Belzeaux, professeur de psychiatrie, PUPH, chef du service universitaire de psychiatrie adulte, CHU Montpellier.
  • Thierry d’Amato, professeur de psychiatrie à l’université de Lyon 1, PUPH, chef de pôle de psychiatrie générale au Vinatier, psychiatrie universitaire Lyon Métropole.
  • Sébastien Guillaume, professeur de psychiatrie, PUPH, dDépartement d’Urgences et Post-Urgences psychiatriques, Hôpital Lapeyronie, CHU Montpellier.
  • Emmanuel Haffen, professeur de psychiatrie, PUPH, Chef de Pôle, PLMSP, Chef de service de psychiatrie adulte, CHU Besançon.
  • Cyril Hazif-Thomas, psychiatre, chef de service de l’intersecteur de psychiatrie du sujet âgé à l’hôpital Bohars du CHRU de Brest, directeur de l’Espace régional éthique de Bretagne.
  • Michel Walter, professeur de psychiatrie, PUPH, chef du pôle de psychiatrie au CHU de Brest.
  • Fabienne Ligier, professeur de psychiatrie, PUPH, pôle Universitaire de psychiatrie de l’Enfant et de l’Adolescent, coordinatrice médicale du Centre régional de Prévention du Suicide, centre p« sychothérapique de Nancy.
  • Catherine Massoubre, professeur de psychiatrie, PUPH, présidente du GEPS, Groupement d’Etudes et de Prévention du Suicide, CHU Saint-Etienne.
  • Pierre-François Godet, psychiatre, chef de pôle de psychiatrie générale au Vinatier, Psychiatrie Universitaire Lyon Métropole.
  • Vaiva Guillaume, professeur de psychiatrie, PUPH, chef du service de psychiatrie adulte, CHU de Lille, membre du GEPS et de la mission nationale VigilanS.
  • Christophe Bouché, psychiatre des hôpitaux, responsable de l’unité de psychiatrie de la personne âgée, GH Pitié Salpêtrière Charles Foix.
  • Véronique Lefebvre des Noëttes, psychiatre de la personne âgée, APHP, docteur en éthique médicale, Centre Hospitalier Emile Roux, Limeil Brevannes.
  • Nicolas Girardon, pédopsychiatre, chef de service du centre médical et pédagogique pour adolescents, Fondation Santé des Etudiants de France, Neufmoutiers-en-Brie.
  • Marie-José Del Volgo, médecin, maître de conférences-Praticien hospitalier (AMU et AP-HM) honoraire et psychanalyste, Hôpitaux Universitaires de Marseille Nord.
  • Erick Gokalsing, psychiatre des hôpitaux, chef de Service, service de psychotraumatologie et Suicidologie, membre du GEPS, Groupement d’Etudes et de Prévention du Suicide, EPMS de la Réunion, Saint-Paul, La Réunion.
  • Jean-Michel Dorey, psychiatre MCU-PH, pôle psychiatrie de la personne agée, chef de Pôle, Institut du vieillissement, Hospices Civils de Lyon.
  • Françoise Chastang, psychiatre, praticien Hospitalier, docteure en éthique médicale, membre du GEPS, CHU de Caen.
  • Diane Lévy-Chavagnat, psychiatre, chef de service pôle universitaire de psychiatrie, Centre Hospitalier Laborit, Poitiers.
  • Isabelle Sabbah-Lim, pédopsychiatre, chef de service de pédopsychiatrie, GHU Paris psychiatrie et neurosciences.
  • Noël Pommepuy, pédopsychiatre, chef de pôle, EPS Ville-Evrard, Neuilly sur Marne.
  • Béatrice Badin de Montjoye, psychiatre Chef de service SMPR Paris La Santé, GHU Paris psychiatrie et neurosciences.
  • Cécile Omnes, psychiatre des hôpitaux, Chef de Pôle de psychiatrie, membre du GEPS, Centre Hospitalier Plaisir.
  • Christophe Debien, Praticien hospitalier spécialisé en psychiatrie, CHU de Lille.
  • Florence Clémentin, psychiatre, cheffe de service de liaison pôle Ouest, Le Vinatier, Psychiatrie Universitaire Lyon Métropole.
  • Arnaud Plagnol, psychiatre, Professeur de psychologie à l’Université Paris 8.
  • Sophie Cervello, psychiatre praticien hospitalier, Cheffe de service unité TS2A, Lyon.
  • Cécile Hanon, psychiatre de l’adulte et du sujet âgé, Hôpital Corentin-Celton, Issy-les-Moulineaux.
  • Soline Février, psychologue clinicienne, pôle ouest de psychiatrie adulte, CMP Perrache, Centre Hospitalier « Le Vinatier », Bron.
  • Pierre Gérard, psychiatre, services d’urgences psychiatriques, CHU de Caen.
  • Vivien Brasseur, psychologue clinicien du service de post-Urgences du Vinatier, Psychiatrie Universitaire Lyon Métropole.
  • Anne-Laure Job, psychiatre hospitalier, Centre Hospitalier Vinatier- Pôle Centre Rive Gauche, Lyon.
  • Amélie Pavard, psychologue-neuropsychologue, PhD, centre référent en réhabilitation psychosociale, CH Le Vinatier, Lyon.
  • Eva Becache, psychiatre praticien hospitalier, chef de service de la ligne Accueil-Orientation, Pôle Urgences Psychiatriques, CH Le Vinatier, Bron.
  • Jonathan Scherrer, interne en psychiatrie, Lyon.
  • Gabriela Ostronoff, interne en psychiatrie, Paris.
  • Hugo Tiercelin, interne en psychiatrie du sujet âgé, Hôpital Corentin Celton, Issy-Les-Moulineaux.
  • GEPS, Groupement d’Etudes et de Prévention du Suicide.

 

Source : Nouvel Obs (25/04/2024) – Photo : iStock

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