Projet de loi fin de vie : « Cette loi est à la dérive avant même d’avoir quitté le port »

30 Mai, 2024

Pierre Jova, journaliste et auteur de Peut-on programmer la mort ? a enquêté sur les dérives de l’euthanasie en Belgique. Dans un entretien publié par le Figaro, il analyse le projet de loi actuellement discuté à l’Assemblée nationale. Un texte qui reprend les aspects les plus radicaux de la Belgique, alerte-t-il.

Que vous inspire le projet de loi relatif à la fin de vie adopté par la commission spéciale ?

Pierre Jova : Cette loi est à la dérive avant même d’avoir quitté le port. Les garde-fous qui ont mis plusieurs années à sauter en Belgique et au Canada ont été levés en quelques jours. La condition du pronostic vital engagé pour le suicide assisté ou l’euthanasie a été remplacée par « une affection grave et incurable en phase avancée ou terminale », soit un spectre aussi large que vague (cf. La Commission spéciale adopte l’« aide à mourir », sans la conditionner à un pronostic vital engagé). Certains députés voulaient inclure les mineurs.

Le texte est à présent similaire aux modèles belge et canadien, en y ajoutant cette folie d’autoriser un proche du malade à lui donner la mort. L’exécutif a-t-il été dépassé par sa créature ? Ou bien a-t-il laissé les extrémistes pousser le curseur le plus loin possible, pour négocier un repli qui apparaîtrait comme modéré ? Le vote de la commission spéciale a en tout cas le mérite de montrer que l’euthanasie ne supporte aucune « condition stricte » : le projet de loi initial est donc inutile et dangereux (cf. Projet de loi fin de vie : comprendre la copie rendue par la commission spéciale).

Quelles leçons tirez-vous de l’expérience de vos enquêtes en Belgique, où l’euthanasie est dépénalisée, et en Suisse, où le suicide assisté est toléré ?

PJ : Ce sont des sociétés qui se résignent à administrer la mort, au nom d’une vision faussée de l’autonomie (cf. Projet de loi sur la fin de vie : un texte truffé de contre-vérités et déconnecté de la réalité). L’individu croit maîtriser sa vie jusqu’à refuser la dépendance. Son « autodétermination » s’impose aux institutions de santé, qui sont obligées d’accepter la mort programmée dans leurs murs. Mais l’homme n’est jamais seul. La mort a un impact collectif, l’anticiper peut créer des drames familiaux. J’ai recueilli le témoignage de Claire, jeune Bruxelloise dont le père, atteint de la même maladie neurodégénérative qu’elle, a été euthanasié. Elle l’a vécu comme un arrachement et un terrible signal de renoncement. La Belgique et la Suisse se résignent ainsi à accorder la mort plutôt que de garantir des conditions de vie dignes à leurs citoyens les plus précaires. En 2023, Joke Mariman, une handicapée flamande de 43 ans, a obtenu l’euthanasie faute d’une meilleure allocation. Après le cancer (55 %), la seconde cause des euthanasies belges concerne les « polypathologies » (23,2 %), affections chroniques liées à la vieillesse (cf. Belgique : les euthanasies en hausse de 15% par rapport à 2022). Un chiffre terrible, quand on connaît la réalité de nos anciens. Beaucoup sont isolés, beaucoup ne veulent pas être un poids pour leur famille. Je refuse que la France imite cette résignation suicidaire.

Vous écrivez que la loi ne se contente pas d’encadrer les mœurs, mais les modifie : les témoignages et les statistiques que vous avez pu recueillir corroborent-ils ce constat ?

PJ : La loi étant d’ordre général, elle concerne tout le monde. L’individu totalement libre des déterminismes est une fiction, surtout dans nos sociétés capitalistes qui discriminent les anciens, les handicapés et les malades. Et, dans l’Occident contemporain, ce qui est légal devient moral. Les chiffres attestent cette normalisation des esprits. En Belgique, où elle est dépénalisée depuis 2002, l’euthanasie concernait 3,1 % des décès en 2023. Au Québec, où elle est permise depuis 2014, elle en représente déjà 7,3 % (cf. Québec : l’euthanasie en hausse de 17 %) ! En Suisse, près de 2 % de la population s’est inscrite chez Exit, principale organisation qui aide les Helvètes à se suicider.

Vous décrivez les différentes étapes qui ont mené la Belgique à faire sauter un par un les garde-fous. Une fois le doigt mis dans l’engrenage, la fuite en avant est-elle inéluctable ?

PJ : La mort programmée crée sa propre dynamique, car une société a besoin de la banaliser pour se persuader qu’elle est normale. Dès 2014, l’euthanasie belge a été étendue aux mineurs sans limite d’âge. Dans son programme pour les élections fédérales du 9 juin 2024, le Parti socialiste francophone réclame de l’ouvrir aux personnes atteintes de démence, et d’assurer un droit à l’euthanasie « indépendamment de l’état de santé ». Cette planification de sa propre mort sera un luxe pour quelques-uns et une pression pour le plus grand nombre.

L’idée de programmer sa mort est issue du « mirage libéral de se posséder soi-même », selon vous. C’est-à-dire ? Quelles en sont les conséquences concrètes sur la société et les comportements ?

PJ : En Belgique et en France, les mutuelles promeuvent activement l’euthanasie (cf. Soutien des mutuelles à l’euthanasie : « ces organismes ne font même plus semblant »). « Ce serait la solution pour les pensions », plaisantait Georges-Louis Bouchez, le chef des libéraux belges francophones (cf. Belgique : un président de mutuelle favorable à l’euthanasie des personnes « qui en ont assez de vivre »). Notre inconscient utilitariste nous fait croire que notre dignité réside dans nos capacités, et non dans notre qualité intrinsèque d’être humain (cf. « Pleinement vivant » malgré un « corps qui me bloque »).

En susurrant à l’oreille des inadaptés, invalides et improductifs : « Personne ne vous retient », la mort programmée est la queue de comète du capitalisme. Contrairement à la gauche belge et française, le Parti communiste portugais l’a très bien compris en s’opposant à la dépénalisation de l’euthanasie et du suicide assisté, en 2023 (cf. Portugal : la loi sur l’euthanasie promulguée).

Selon vous, quelle est la réponse adéquate à apporter au débat sur la fin de vie en France ? Le modèle français peut-il être amélioré ?

PJ : Le modèle français existe déjà : la loi de 1999 fait des soins palliatifs un droit, consolidé par la loi Leonetti de 2005, qui rejette l’acharnement thérapeutique et permet l’arrêt des traitements. La loi Claeys-Leonetti de 2016 rappelle enfin la possibilité de recourir à une sédation profonde pour soulager la personne en fin de vie. La France a maintenu jusqu’ici la distinction entre « laisser mourir » et « faire mourir ». Hélas, cet arsenal législatif n’est toujours pas appliqué dans notre système de santé public, en faillite.

Dans le département de l’Ain, où j’habite, il y a 3,6 lits de soins palliatifs pour 100.000 habitants (cf. Plan décennal sur les soins palliatifs : « il faudrait être naïf pour s’y fier »). Dans mon coin, il n’y a pas d’hôpital public et le premier médecin généraliste qui accepte de nouveaux patients est à une heure de route. Plutôt que d’offrir la mort comme solution, il faut garantir un accès égalitaire et réel aux soins. J’ajoute qu’il est du devoir d’une nation se réclamant de la fraternité que de rappeler à ceux doutant de leur dignité la valeur infinie de leur existence (cf. « Là sont l’urgence et la fraternité : offrir à tous un droit effectif à être soigné et accompagné dignement »). Ce n’est pas parce qu’ils sont diminués ou à l’agonie qu’ils n’ont pas encore des choses à vivre, à donner et à recevoir.

 

Cet entretien a été reproduite ici avec l’accord de son auteur.

Photo : Pixabay

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