La novlangue à la conquête de la bioéthique ?

Publié le 23 Nov, 2020

Les mots ont un sens. Une évidence ? Quand il s’agit de bioéthique, il semble que le vocabulaire s’emploie à remettre le concept de novlangue au goût du jour.

Dans son roman intitulé 1984, George Orwell invente la « novlangue ». Un langage pour empêcher la pensée. Parmi les exemples célèbres, on trouve : « la guerre c’est la paix », « la liberté c’est l’esclavage », ou encore « l’ignorance c’est la force ». Les concepts sont inversés, la réflexion rendue impossible.

Dans le domaine de la bioéthique, le champ lexical est un vaste domaine d’observation. Des termes changent alors que la réalité demeure et les mots semblent utilisés à contre-emploi. Certains apparaissent quand d’autres sont effacés.

Ainsi en est-il de la filiation. La « gestation pour autrui », expression habituellement utilisée pour désigner la pratique par laquelle on demande à une femme de porter un enfant qui ne sera pas le sien, est venue remplacer la « maternité de substitution ». Même réalité, point de vue différent. L’accent n’est plus mis sur le rôle de mère que l’on délègue, mais sur le processus biologique à visée « altruiste ». Et la « femme porteuse », réduite à un utérus, vient remplacer la « mère porteuse » qu’une affection peut encore relier à l’enfant. Et finalement, on réfute un très controversé « droit à l’enfant » pour mettre en avant un « droit à faire des enfants »[1], qui n’est plus négociable.

Des mots nouveaux, des contre-sens

De même que chaque année le dictionnaire intègre de nouveaux mots dans ses pages, les débats autour de la révision des lois de bioéthique créent de nouveaux concepts. A l’occasion de la discussion d’un amendement visant à autoriser plusieurs enfants issus d’un même don de gamètes à se retrouver, Coralie Dubost, rapporteur LREM du projet de loi, avait expliqué qu’elle voulait éviter de parler de demi-frère ou de demi-sœur, leur préférant le terme de « demi-génétique »[2].

Mais d’autres domaines de la bioéthique ne sont pas en reste. Le terme « médical » signifie « qui a rapport à la médecine », c’est-à-dire à la « science ayant pour objet la santé »[3] que l’Organisation Mondiale de la Santé définit comme « un état de complet bien-être physique, mental et social »[4]. Pourtant, on parle d’aide « médicale » à mourir pour des patients dont le décès n’était pas toujours prévu à brève échéance[5], ou encore d’interruption « médicale » de grossesse. Qu’en penserait Hippocrate ?

« Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde » écrivait Albert Camus. Et quand la réalité s’efface derrière des sigles, PMA, GPA, IVG, IMG, est-ce que ça n’est pas notre conception du monde qui s’emmêle ?

[1] Jean-Louis Touraine, 20 minutes, PMA pour toutes : « Pourquoi refuser le droit de faire des enfants ? », interroge Jean-Louis Touraine, rapporteur du projet de loi, 30/08/2019.

[2] Gènéthique, Projet de loi de bioéthique : les débats continuent…

[3] Médecine : « science ayant pour objet la santé, art de prévenir et de traiter les maladies » selon la définition de l’Académie française

[4] « La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. » Constitution de l’OMS

[5] Le dernier rapport de la Commission fédérale de Contrôle et d’Evaluation de l’Euthanasie indique que 17% des euthanasies pratiquées en Belgique en 2019 l’ont été sur des personnes dont le décès n’était pas prévu à brève échéance, cf. Gènéthique, Euthanasie en Belgique : toujours plus

Cet article de la rédaction Gènéthique a été initialement publié sur Aleteia sous le titre : La novlangue à la conquête de la bioéthique ?

Photo : PIxabay

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