Fin de vie : légaliser l’euthanasie n’est « pas un progrès, mais un catafalque social »

9 Nov, 2023

Alors que la présentation du projet de loi sur l’euthanasie et le suicide assisté en Conseil des ministres devrait être imminente, le groupe d’étude « fin de vie » de l’Assemblée nationale poursuit ses travaux.

Le 8 novembre, Jean-Marie Le Méné, président de la Fondation Jérôme Lejeune, a été invité par le député Olivier Falorni, président du groupe d’étude, à débattre face au Docteur Denis Labayle, président d’honneur de l’association Le choix et fervent défenseur de « l’aide active à mourir ». Une trentaine de députés et collaborateurs étaient présents. Gènéthique retranscrit son intervention.

Monsieur le député, souffrez que je me permette, au préalable, une mise au point. Dans le débat qui a suivi la projection du film Mourir n’est pas tuer hier soir sur C8 (cf. Géraud Burin des Roziers enquête au cœur de la fin de vie dans son nouveau documentaire), vous avez commencé par mettre en cause la fondation Jérôme Lejeune et son président, absent du plateau, et sans d’ailleurs le citer nommément, mais dont vous avez lu une partie d’un éditorial pour le critiquer. Cette technique que vous avez utilisée, tout à fait au début de l’émission, n’avait pour but que de décrédibiliser le film en décrédibilisant son financeur.

S’attaquer au messager faute de pouvoir s’attaquer au message. Rester sur la forme pour éviter le débat de fond qui effectivement n’a pas eu lieu. Technique, classique au demeurant, mais que j’ai d’autant plus regrettée que vous m’aviez invité aujourd’hui, sans doute pour que je fasse cette mise au point, mais malheureusement sans public cette fois. J’en tire la conséquence que vos arguments en faveur d’une loi légalisant l’euthanasie ne sont peut-être pas si solides sur le fond. C’est ce que je voudrais développer maintenant.

Les « lois transgressives », le « fruit de contre-vérités »

Depuis près d’une trentaine d’années, j’assume la présidence de la fondation Jérôme Lejeune, institution reconnue d’utilité publique dans le domaine scientifique, médical et bioéthique. Année après année, je découvre que toutes les lois transgressives qui modifient notre rapport à la vie, et singulièrement celle à venir sur l’euthanasie, sont le produit de contre-vérités.

Pour réussir, le mensonge doit être énorme. C’est ainsi qu’aujourd’hui, ses promoteurs parviennent à faire croire que l’euthanasie ne tue personne. Autrement dit, depuis Hippocrate il y a 2400 ans, ce qui est un homicide, et donc un crime, peut devenir un soin, du jour au lendemain. On passerait donc des ténèbres à la lumière. A qui peut-on faire croire cela, à part à des interlocuteurs que l’on a accoutumés de longue date au mensonge ?

S’ils avaient fait leur travail d’investigation, au lieu de relayer la propagande gouvernementale, les médias auraient pu empêcher ce mensonge. Mais les médias ont été dans le sens du mensonge (cf. La promotion du suicide et de l’euthanasie en prime time sur le service public), notamment avec le documentaire de France 5 réalisé par Marina Carrère d’Encausse, la fiction de France 2 avec Line Renaud (cf. « Le prochain voyage » : quand le service public fait la promotion du suicide assisté), la publicité pour l’ADMD aussi bien dans le Figaro que dans Le Monde.

« Le travestissement de la réalité fait le lit de la légalisation de l’euthanasie »

Qu’est-ce que cela veut dire ? Fondamentalement, les citoyens considèrent que la vie est leur bien le plus précieux. Mais ils finissent par être d’accord avec les transgressions qu’on leur propose, ou qu’on leur impose au terme de manipulations devenues routinières.

C’est bien le travestissement de la réalité qui fait le lit de la légalisation de l’euthanasie comme du suicide assisté. A tel point qu’il est procédé, avant tout, à une euphémisation du vocabulaire décrivant la réalité pour bannir les mots qui gênent. Pourtant, qu’est-ce que l’euthanasie sinon un homme qui tue un autre homme ? Qu’est-ce que le suicide assisté sinon être complice d’un suicide ? Si l’on désignait simplement les choses par leur nom, nous ne serions pas là aujourd’hui parce qu’il n’y aurait pas de projet de loi. Mais le mensonge s’insinue à tous les niveaux, dans toutes les raisons invoquées, à l’appui de chaque argument.

« La première victime de l’euthanasie sera les soins palliatifs »

Ainsi en est-il de la notion de dignité préemptée par l’ADMD pour assurer sa notoriété. L’association a réussi à faire croire qu’on pouvait perdre cette dignité sous le coup de la dégradation physique, de la perte des capacités cognitives, de la dépendance. Combien de fois avons-nous entendu la comparaison de la personne en fin de vie avec « un légume ».

Pour reprendre pied, les partisans de l’euthanasie nous répondent que ce sont les conditions de fin de vie qui sont parfois indignes. Peut-être, mais si les conditions de vie indignes justifient l’euthanasie de ceux qui en sont victimes, alors il faut aussi supprimer les pauvres pour supprimer la pauvreté. Il s’agit bien d’un mensonge de dire que l’euthanasie aurait la moindre influence sur l’indignité de certaines situations de fin de vie. Au contraire, avec l’euthanasie, on peut être certain que ces conditions ne seront jamais corrigées à l’hôpital ou dans les EHPAD. La première victime de l’euthanasie sera les soins palliatifs.

On peut faire la même observation sur la souffrance. C’est le même mécanisme. Jamais la médecine n’a été plus capable de traiter la souffrance, qu’elle soit physique ou psychique. Et pour les souffrances réfractaires, direz-vous ? Il reste la sédation qui n’est en rien, je le rappelle, une invention de Jean Léonetti, mais que la médecine utilise de manière proportionnée depuis longtemps. L’euthanasie n’abrège pas la souffrance, elle tue celui qui souffre pour qu’il ne souffre plus. Tuer ne sera jamais un soin. C’est cela la vérité qu’on n’a plus le droit de dire.

« La loi qui autorisera l’euthanasie va ouvrir le temps de la méfiance de tous contre tous »

Enfin, arrêtons-nous sur la liberté, qui est probablement l’argument préféré des promoteurs de l’euthanasie parce qu’il figure au fronton de nos édifices publics. Cette liberté ultime n’oblige personne, dit-on. Mais de quoi parle-t-on ? La liberté de demander la mort pour certains, c’est l’obligation de la donner pour d’autres. Et je ne vois aucune raison d’imposer cette obligation de donner la mort aux médecins, aux soignants, aux prescripteurs, aux pharmaciens, aux directeurs d’hôpitaux, à l’assurance maladie, et finalement aux cotisants que nous sommes. Pour une liberté, cela fait beaucoup d’obligations tout de même, et pour beaucoup de personnes.

La liberté est un mot qui réclame surtout un contenu. A l’évidence, ce n’est pas la liberté de faire n’importe quoi, chacun en convient. D’ailleurs, le contrat social est basé sur la protection de la vie, et sur une invitation de chacun à restreindre sa liberté pour éviter la guerre de tous contre tous. Au contraire, la loi qui autorisera l’euthanasie va ouvrir le temps de la méfiance de tous contre tous. La liberté n’est certainement pas la valeur suprême, ni l’arbitre de l’intérêt général. Elle ne fonctionne qu’avec la vérité de l’acte posé, c’est à dire sa conformité au bien de la personne, qu’il s’agisse du patient ou du médecin, et sa conformité à l’intérêt général de la société.

Il est intéressant de noter que l’ultima ratio auquel vous avez recouru dans l’émission d’hier soir sur C8 pour défendre la liberté de demander l’euthanasie a été la liberté de demander l’avortement. Comme si l’avortement était la « clé idéologique » qui permettait d’ouvrir toutes les portes. C’est intéressant, parce que cela signifie que vous privilégiez l’idéologie à la réalité du terrain. Pas besoin de savoir si notre pays mérite une loi mortifère de plus. Il suffit de brandir le passeport de toutes les transgressions. Dans ces conditions, effectivement, on se passe de débat sur le fond, c’est plus facile.

Des conceptions « périmées »

En conclusion, il me semble que l’euthanasie est un projet qui est très « daté » des années 70 avec une conception « périmée » de la liberté, perçue comme le critère absolu l’emportant sur tous les autres. Il est interdit d’interdire. Mais, nous voyons bien que nous prenons le chemin inverse avec l’écologie. Il n’est pas question de faire ce qu’on veut.

Un projet qui a aussi une conception « périmée » de la technique souveraine qui offre une solution à tout. On le redécouvre aujourd’hui encore avec l’écologie. Il n’y a pas de solution technique à la folie des hommes. La médecine offre une réponse avant la mort, et cela s’appelle les soins palliatifs. Après la mort, il n’y a pas de « solution technique ». La devancer par l’euthanasie, en dépossédant l’individu de ce moment et en l’abandonnant à son désespoir, ne règle pas les inquiétudes suprêmes.

Enfin, un projet qui a une conception « périmée » de l’Etat-providence, qui distribue à l’envi des droits-libertés qui deviennent des droits-créances, mais dont l’Etat peine à s’acquitter car, par définition, une loi générale et impersonnelle ne peut répondre à toutes les situations, pas plus celle de l’euthanasie que les autres.

Une « inquiétude particulière »

Au titre de président de la fondation Jérôme Lejeune, qui a créé une consultation spécialisée pour les personnes porteuses de handicap mental de tous âges, j’ajouterai une inquiétude particulière.

La fondatrice et théoricienne de l’ADMD en France, Odette Thibault, avait écrit dans son livre La maîtrise de la mort, paru en 1975, que « tout individu ne possédant plus ces facultés [intellectuelles] peut être considéré dans un état sous-humain dans le cas du débile profond ». « Dès lors, beaucoup d’individus sont des morts-vivants bien avant la fin de leur vie organique ». « Prolonger cette déchéance est, à mon avis, une des plus grandes atteintes qu’on puisse porter à la dignité humaine ». Voilà le fond culturel qui inspire la législation à venir.

« Aucune loi transgressive n’est restée dans les cadres qu’elle s’était fixés »

Il y a une grande différence entre mourir et être tué, entre le geste qui tue et le geste qui soigne. Nous avons tout à redouter d’un pays qui estompe cette ligne de démarcation. Je ne crois pas au fantasme de la régulation par la loi.

Mon expérience de 30 ans de lois bioéthiques m’a montré que la loi, en ces matières, ne régule rien, elle régularise. Il n’y a aucun contre-exemple. Prétendre que la loi ne sera qu’une exception, qu’elle ne s’appliquera ni aux enfants, ni aux malades psychiatriques, ni aux personnes porteuses de handicap est évidemment un leurre. Aucune loi transgressive n’est restée dans les cadres qu’elle s’était fixés. Parce qu’une loi qui transgresse un principe fondateur, par définition, n’a pas de limite.

Je n’ose pas penser que la loi sur l’euthanasie est un remède à la faillite des services publics, ni une solution économique au vieillissement de la population, ni une variable d’ajustement politique pour « réenchanter » les Français. Mais ce que je sais, c’est que la loi que vous allez voter n’est pas un progrès, elle est un catafalque social.

Photo : iStock

DERNIERES ACTUALITES
Suisse : une « capsule » pour se suicider « très bientôt » ?

Suisse : une « capsule » pour se suicider « très bientôt » ?

Le 17 juillet, Florian Willet, directeur général et vice-président de l'organisation The Last Resort a indiqué que la « capsule » de suicide assisté Sarco pourrait être utilisée « très bientôt » pour la première fois en Suisse (cf. Suisse : la « capsule » pour...

Partager cet article
[supsystic-social-sharing id='1']

Toute l’actualité bioéthique
chez vous, gratuitement

Cochez vos choix :

En validant ce formulaire, j’accepte de recevoir les informations du site Gènéthique par email et accepte la politique de confidentialité