Faut-il arrêter la recherche scientifique ?

Publié le 9 Déc, 2021

Jacques Testart est intervenu dans le débat « Déconfinons les sciences » organisé par Sciences Critiques, le 6 novembre 2021 à Paris. Après avoir dénoncé que la pandémie de Covid-19 ait donné lieu à la « perpétuation du solutionnisme technoscientifique », il y développe l’idée de « décroiscience ». Gènéthique retranscrit cette partie de son intervention.

Tout comme la croissance économique qui arrive à un plafond, l’activité de recherche devra rompre avec la croyance que ses voies et son intensité sont sans limites, une croyance pourtant contredite par la programmation thématique officielle qui ignore des voies possibles (la recherche « non faite ») comme par les continuelles restrictions budgétaires. La récente crise sanitaire s’ajoute au désastre environnemental pour révéler à beaucoup que les besoins des populations et de notre espèce ne doivent pas être calqués sur les choix financiers et court-termistes des industriels. (…)

Faut-il arrêter la recherche ?

Dans sa célèbre intervention au CERN en 1972, le mathématicien Alexandre Grothendieck refuse l’implication du militaire dans la recherche scientifique et affirme qu’il faut désacraliser la science pour aller vers « un changement de civilisation ». Il ajoute « je pense même que la science la plus désintéressée qui se fait dans le contexte actuel, et même la plus éloignée de l’application pratique, a un impact extrêmement négatif ». Lhéritage de Grothendieck est souvent revendiqué par des groupes contestataires mais il semble qu’aucun ne cautionne son radicalisme extrême en rejetant globalement toutes les thématiques possibles de recherche.

Ainsi le biophysicien François Graner invité par le groupe Pièces et main d’œuvre (PMO) termine un long développement sur les faillites scientifiques dans la récente pandémie par une conclusion plus générale :« Il nous faut d’urgence, écrit-il, déterminer et imposer un cadre de valeurs permettant d’anticiper et de trier à la fois les pistes de recherches et leurs applications, pour en réfréner toute la démesure, en couper tous les liens non seulement avec la guerre des humains entre eux, mais aussi avec la guerre des humains contre le vivant ; et engager l’humanité vers la diminution consentie de l’effort global de recherche et des inégalités. En sommes-nous capables ? Si non, la question lucide de Grothendieck se pose sérieusement : devons-nous arrêter de faire de la recherche scientifique ? ».

Proche de PMO, le groupe Oblomoff reconnaît également que toutes les recherches ne peuvent pas être rejetées et écrit : « Certes, un corpus de connaissances rigoureusement établi sera toujours indispensable, tout comme l’élaboration de techniques au service des communautés humaines ».

Après son retrait et durant sa vie d’ermite dans une cabane, Grothendieck a néanmoins poursuivi ses travaux de mathématiques, recherche solitaire sans crédits ni matériels qui serait impossible pour un biologiste moléculaire…mais qui montre qu’il admettait que certaines recherches sont licites.

Une science déconnectée de « l’obsession de croissance » ?

Plutôt que nier l’intérêt de toute recherche on peut imaginer une science qui ne serait pas animée par l’obsession de croissance. Contre ce modèle intenable il faut bifurquer vers une trajectoire soutenable de décroiscience, grâce à une « slow science » où les recherches scientifiques se placeraient résolument au service des populations et se feraient avec elles (recherche participative). La liberté revendiquée par les chercheurs s’en trouverait sans doute limitée mais alors c’est que cette liberté était abusive puisque l’activité des chercheurs est supposée concourir au bien commun, qu’elle est prise en charge par la société et que ses effets atteignent une puissance démesurée de plus en plus susceptible d’induire des nuisances pour notre espèce.

De plus, nul n’envisage d’empêcher les recherches dites fondamentales, pour une meilleure connaissance du monde, dès lors qu’elles se situent très en amont d’éventuelles applications et qu’un système de vigilance ferait garde-fou aux dérives. Finalement, s’il appartient aux citoyens bien informés de choisir les recherches qu’ils souhaitent soutenir, cette politique révolutionnaire serait aussi le moyen de réenchanter les laboratoires et leurs chercheurs, réduits par les contraintes économiques à être de plus en plus en porte-à-faux avec la société.

La recherche au service du bien commun ?

Ceux qui affirment que les objets de la recherche ne doivent pas être interrogés acceptent pourtant les impasses de la science non faite. Certes il faut faire des choix thématiques mais pas seulement par économie comme aujourd’hui, plutôt parce que certaines recherches ne servent pas le bien commun et que d’autres seraient bénéfiques au mieux-être de la majorité des humains.

Prenons quelques exemples récents concernant la génétique. A propos des modifications du génome humain, grâce à la technologie crispr-Cas, un académicien des sciences écrit « Alors, pour ou contre ? Pour, si agir sur les génomes se fait dans l’intérêt du plus grand nombre et en particulier des plus nécessiteux. Contre, si agir sur les génomes se fait uniquement pour le bénéfice de quelques -uns. Le problème, assure-t-il, n’est plus scientifique, mais économique, juridique et politique. »[1]. Ce jugement, en apparence humaniste, néglige le fait que la société néo libérale se montre incapable de réaliser une telle équité quand les plus récents traitements peuvent dépasser le million d’euros.

De plus, ce raisonnement fait l’impasse éthique sur ce que signifie le pouvoir de design sur l’espèce humaine : est-ce vraiment dans « l’intérêt du plus grand nombre » ? et il se nourrit des certitudes scientistes sur la capacité de maîtriser tous les effets des techniques, une croyance démentie par de nombreux travaux qui démystifient cette crispérisation du vivant en montrant ses effets indésirables non maîtrisés : ainsi des mutations hors du site de modification génétique ciblé (cf. CRISPR-Cas9 : des effets « off target » plus nombreux et difficiles à détecter), ou la persistance de séquence d’ADN dans le génome modifié, ou encore la chromothripsie, une « forme extrêmement dommageable de réarrangement génomique » dans les embryons modifiés.

Pourtant l’OMS indique déjà les bonnes raisons de modifier le génome humain, comme si l’organisme onusien souhaitait avancer vers un transhumanisme éclairé. S’agissant de génomes non humains, l’hypothèse désormais solide que la recherche d’un « gain de fonction » du coronavirus, par le laboratoire international de Wuhan (Chine) pourrait être à l’origine de la pandémie covid, devrait être édifiante pour ceux qui doutaient de la nécessité d’abandonner de telles recherches.

La dernière loi de bioéthique : « un boulevard eugénique »

Dernier exemple : la récente loi de bioéthique ouvre un boulevard eugénique à la médecine de la procréation en favorisant la recherche pour la production en laboratoire de gamètes artificiels, avec l’argument rabâché de la connaissance scientifique, mais sans évoquer la perspective d’une sélection généralisée des enfants parmi des centaines possibles.

La confusion du progrès avec l’innovation épuise l’argumentation éthique et cette loi dite de « bioéthique » annonce une société technocratique, hygiéniste et sécuritaire, d’autant que ses récents ajouts ne constituent qu’une sélection présentable parmi des propositions plus audacieuses des institutions scientifiques et éthiques, propositions qui ne manqueront pas de s’imposer bientôt (cf. DPI-A : le comité d’éthique de l’Inserm contourne le législateur). Voilà quelques recherches dont nous croyons que l’humanité n’a pas besoin et qu’il faudrait soumettre au jugement bien éclairé des citoyens en les incitant à substituer leurs vrais besoins de recherche à ceux de la machine aveugle de l’innovation.

La tentation d’un techno pouvoir

Il existe de tels besoins dans tous les domaines comme le montre le rapport HorizonTerre élaboré par plusieurs associations pour proposer des orientations de recherche nouvelles et en rupture avec les propositions du parlement européen (Horizon Europe) à forte dominante techniciste qui sous-évaluent dramatiquement l’ampleur et la nature des changements à opérer. Les imaginaires sont largement colonisés par une certaine représentation du monde et de l’avenir où il suffirait de n’utiliser qu’ « à bon escient » les pouvoirs obtenus par la science.

C’est oublier que ces pouvoirs sont acquis au détriment d’autres possibles, d’alternatives crédibles dont ils empêchent l’émergence. Rompre avec cet imaginaire est une première exigence que l’on doit avoir envers des sciences qui confortent bien souvent la vision illusoire et pro-croissance des lendemains qui chantent.

Les enjeux de la technoscience, que les optimistes évaluaient il y a quelques décennies selon le principe humaniste de responsabilité (Hans Jonas) se sont vite placés, dans les meilleurs cas, sous le principe juridique de précaution, lequel n’évalue pas les finalités, pour finalement ne plus dépendre que du principe économique d’innovation, le nez sur le guidon de la croissance. Ainsi s’est affirmée la tentation d’un techno pouvoir grâce au scientisme des comités d’éthique, au culot des experts scientifiques, à l’inconscience des politiques, à l’appétit des industriels et à la gourmandise de la population abusée.

Contre ce techno pouvoir, les choix des grandes thématiques de recherche avec et pour les citoyens ne peuvent provenir que de la population, au nom de laquelle se fabrique le supposé progrès. La récente loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR) considère la recherche comme une entreprise, la priorité étant donnée à l’innovation compétitive plutôt qu’aux sciences qui permettraient de mieux comprendre le monde ou aux technologies qui l’aideraient à vivre.

C’est pourquoi Sciences citoyennes a proclamé, lors de la discussion de cette loi, le rôle déterminant qui doit revenir dans les choix programmatiques à des conventions de citoyens, lesquels seraient dénués de conflits d’intérêts et parfaitement éclairés. Donnons à la philosophe Isabelle Stengers le mot de la fin : « Pourquoi aujourd’hui le cri “sauvons la recherche !” s’adresse-t- il à un public qui doit se garder de l’idée qu’il pourrait avoir son mot à dire sur les choix de recherche, un public qu’il faut maintenir dans son rôle de bénéficiaire reconnaissant et respectueux ? ».

[1] Bernard Dujon, « Nous sommes tous des mutants », Le monde diplomatique, juillet 2017

Jacques Testart

Jacques Testart

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