Colloque Paray-le-Monial : « Aimer la vie, jusqu’où ? » Approches philosophiques

Publié le : 21 novembre 2014
Dans le cadre des conférences qui ont eu lieu lors du colloque de bioéthique de Paray-le-Monial (Cf. Gènéthique vous informe du 19 novembre 2014), Carine Brochier et Sophia Kuby ont montré le glissement, voire la manipulation des mots, en matière de bioéthique. Elles se sont appuyées sur des évolutions sémantiques repérées au niveau du droit international.
 
Les mots n’ont plus de signification
 
Elles partent du constat que la bataille qui se joue aujourd’hui, n’est pas celle de l’affrontement entre deux visions d’une réalité commune, mais celle qui donne la primauté aux volontés individuelles. En cela, le langage est devenu arbitraire puisqu’il ne décrit plus la réalité telle qu’elle est, mais telle que je veux qu’elle soit. Ce changement de langage est destiné à faire changer les comportements.
 
Jargons et mots bannis
 
Le dialogue en bioéthique, qui invite autour de la table médecins, juristes et philosophes, convoque par là-même trois « jargons ». Le jargon médical est jalonné de sigles peu connus du grand public, tels que ICSI, IPS, DPN, etc.. De leurs côtés, les juristes interviennent dans les débats en rédigeant la loi, le moindre mot est ainsi primordial. Par exemple, en Belgique, l’euthanasie est autorisée dans le cas d’une affection grave et incurable causant des souffrances d’ordre psychique ou physique. Ce simple petit mot : « ou », ouvre la porte à toutes sortes d’interprétations. Autre exemple, dans la législation belge toujours, les embryons et les gamètes sont classés dans la catégorie « matériel corporel humain ». Quand les philosophes rejoignent la table, la dimension anthropologique est abordée, sous le vocable de « liberté », de « dignité », etc. Mais quel contenu met-on derrière ces mots ?
 
Force est de constater que dans les débats en matière de bioéthique, certains mots sont désormais bannis. Il s’agit, par exemple, quand on parle d’avortement, des mots comme « bébé » ou « enfant ». Au mot « papa »,  on préfère utiliser le terme de « géniteur ». D’une manière générale, les mots adoucis sont préférés. « L’avortement » a été remplacé par « interruption volontaire de grossesse ». Carine Brochier s’interroge : « Mais alors, elle reprend quand la vie, après une interruption ? » La démonstration se fait de même sur le thème de la fin de vie : « ne pas prolonger les souffrances » s’entend de plus en plus pour dire « euthanasier ». En outre, des mots nouveaux sont créés de toute pièce, sans faire référence à une réalité tangible. Quelques exemples : une interruption médicale de grossesse (IMG) est médicale pour qui ? D’autre part, qu’est-ce qu’un « pré-embryon » ?
 
La grande bataille des mots se joue au niveau international
 
Dans le soft law[1] international, le terme « santé, droits sexuels et génésiques » tente de s’imposer. Derrière ce vocable neutre, ce cache le « droit » à l’avortement. Les partisans d’un « droit » à l’avortement tentent ainsi de faire entrer dans le soft law cette notion[2], afin de déborder à terme dans le hard law[3], qui engagent les Etats.
 
Pour rappel, il n’existe, à ce jour, aucun droit à l’avortement, et ce, dans aucun texte international. Les instances internationales (Union européenne, ONU…) ne se sont jamais engagées, elles ont toujours renvoyé la légitimité de trancher au niveau national. La communauté internationale n’a jamais réussi pour l’instant à se mettre d’accord. C’est la raison pour laquelle, les partisans d’un droit à l’IVG, en plus du lobbying pour faire entrer leur vocabulaire neutre en apparence dans le soft law, s’attèlent à changer les interprétations des arrêts de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE). Ainsi, la CJUE est littéralement bombardée de cas nationaux pour susciter des jurisprudences.
 
Carine Brochier et Sophia Kuby concluent en faisant un parallèle entre l’enténèbrement actuel du langage et une logique totalitaire. Elles citent Hannah Arendt : « la force de la propagande totalitaire repose sur la capacité de couper les masses du monde réel ».
 
Carine Brochier est coordinatrice de projets à l’Institut européen de bioéthique de Bruxelles.
Sophia Kuby est directrice de l’observatoire européen pour la dignité humaine (European Dignity Watch).
 
[1] Le soft law désigne le droit souple ou mou. Il consiste en des règles de droit non obligatoires. Par exemple, des résolutions ou des déclarations de l’ONU et de l’Union européenne sont des textes relevant du soft law.
[2] Dernier exemple connu qui fut médiatisé, celui de la proposition de résolution ESTRELA présentée par le député éponyme, laquelle proposition contenait un « Rapport sur la santé et les droits sexuels et génésiques ». Ce rapport n’a finalement pas été voté, le 10 décembre 2013.
[3] Droit contraignant.

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