L’objection de conscience sur la sellette

Publié le 11 Oct, 2021

Le 4 octobre, l’Institut Européen de Bioéthique organisait à Bruxelles une conférence internationale sur le thème bioethics & conscience[1]. La deuxième conférence portait sur le thème de l’objection de conscience dans les soins de santé. Un débat essentiel pour l’avenir de la médecine et l’éthique du soin.

Philosophe, professeur en oncologie, juriste, ils se sont attachés à montrer combien, dans un contexte libéral et individualiste, la loi a changé la nature de la médecine. Au détriment des patients, et aussi de ceux qui les soignent.

L’objection de conscience menacée

Dans une société basée sur une morale pluraliste radicale comme la nôtre, l’objection de conscience est en danger. Sa suppression, explique le professeur et philosophe Willem Lemmens, de l’Université d’Anvers, est la conséquence logique du manque de soubassement moral commun à notre société. Les seules valeurs communes qui ont encore cours dans notre société libérale et individualiste sont l’autonomie et la liberté individuelle comprise comme une liberté factuelle (cf. Fonder l’éthique sur l’autonomie détruit l’éthique ?). Elle s’impose comme une liberté d’agir de façon autonome sans aucun référent moral transcendant.

La liberté est seulement limitée par la loi afin de ne pas nuire à l’autonomie des autres citoyens. Par conséquent, la loi s’impose comme le seul référent moral qui puisse limiter les libertés individuelles de façon acceptable. Dans ce contexte, l’objection de conscience d’un individu, en tant qu’obstacle à la liberté personnelle, est inacceptable. Si la loi l’autorise, personne ne doit l’entraver. S’y opposer serait considéré comme une limitation illégale de la liberté individuelle.

Une telle compréhension libérale-pluraliste de la loi et de la liberté menace le futur de la liberté de conscience. Le Professeur Lemmens propose d’approfondir le débat sur les valeurs morales communes de notre société afin de les expliquer pour que l’opinion publique soit en mesure de mieux les cerner, de mieux les comprendre pour mieux les respecter.

Un constat alarmant en fin de vie. Des résistances.

Le Docteur en médecine oncologique et professeur Benoît Beuselink, de l’Université de Leuven et de l’Hôpital UZ Louvain, est un témoin de choix. Dans son service d’oncologie, il a pu constater le changement à 180° intervenu au cours des 20 dernières années (cf. « Entourer les personnes souffrant de solitude est une option plus humaine que l’injection létale »), depuis que la loi sur l’euthanasie a été approuvée : « Ce qui était interdit maintenant est obligatoire », explique-t-il.

Pratiquée à l’origine à titre exceptionnel, soumise à de multiples limites, avec un décès sur vingt aujourd’hui en Belgique, c’est une pratique habituelle qui ne souffre aucune restriction. Même l’objection de conscience du médecin est considérée comme une obstruction inacceptable. Cette situation crée des tensions très fortes au sein des hôpitaux, dans les équipes médicales et entre les collègues d’une même équipe. Certains soignants, qui refusent de pratiquer l’euthanasie, subissent de très fortes de pressions, car ce sont les autres médecins de l’équipe qui sont obligés de les pratiquer à leur place. Et quel que soit le médecin, l’acte est mal vécu : bien que l’euthanasie soit socialement banalisée, les équipes médicales doivent vivre avec les conséquences psychologiques et morales de leurs actes et en sont très affectées.

Pour faciliter la pratique de l’euthanasie et faire baisser la charge morale que subissent les médecins, les hôpitaux ont partitionné l’acte qui est pratiqué par deux médecins différents. Le premier prend la décision et vérifie que la loi est respectée. Le deuxième médecin exécute l’acte, sans réfléchir, suivant la décision du premier médecin.

Si l’euthanasie a été intégrée à la médecine palliative, la pratique montre le contraire. La médecine palliative requiert du temps, de la présence, de l’écoute et beaucoup d’humanité ; autant de conditions très difficiles à mettre en place quand un service pris d’assaut par l’euthanasie. Aussi les services de soins palliatifs des hôpitaux refusent désormais d’accepter les personnes qui demandent l’euthanasie. Car ces patients transforment leur service en morgue et les conséquences sont manifestes et délétères tant sur le personnel soignant, que sur les patients. Les services des soins palliatifs veulent être le lieu où l’on vient pour BIEN vivre ses derniers jours, pas le lieu où l’on vient mourir.

Une transformation de la médecine

Actuellement, les attaques contre l’objection de conscience sont de plus en plus nombreuses dans notre société. Selon le Docteur Grégor Puppinck, docteur en droit et directeur de l’ECLJ, elles sont à imputer à une transformation des finalités de la médecine (cf. L’objection de conscience : un droit fondamental parce qu’elle est un devoir). A la médecine qui guérit et qui prends soin est en train de se substituer une médecine eugénique d’amélioration et perfectionnement de l’être humain.

Ce changement de finalité peut être observé dans la croissance des actes médicaux qui ne sont plus directement liés à la santé mais au bien-être ou au libre choix, comme par exemple les soins esthétiques ou la contraception. A ce jour, nous vivons encore dans un système de santé hybride où les deux finalités coexistent. Ce qui crée des conflits. L’objection de conscience permet de résoudre ces conflits de façon pacifique mais, quand la médecine eugénique sera la norme dans la société, il sera incompréhensible que des médecins puissent refuser un acte médical en se basant sur leur conscience. Si l’acte médical demandé par le patient « améliore » la vie du patient, même subjectivement, il deviendra obligatoire de le pratiquer.

Néanmoins, « la conscience humaine est capable de percevoir le bien au-delà des idéologies et malgré l’évolution des lois », souligne Grégor Puppinck. Il y aura toujours de véritables médecins pour témoigner de l’importance et universalité de la dignité humaine.

[1] Bioéthique et conscience.

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