Le corps humain dans l’engrenage de la bioéconomie

Publié le : 16 mai 2014

Dans un ouvrage publié aux éditions du Seuil, Le Corps-marché, Céline Lafontaine(1), dénonce le phénomène grandissant de vente du corps humain en pièces détachées: ADN, cellules souches, ovules, sang…etc. Derrière l’espoir de progrès médicaux et de nouveaux traitements, se cache en réalité « une nouvelle économie des corps humains fondée sur l’exploitation du vivant, à travers la manipulation des gènes, des processus cellulaires, des processus vitaux… », que Céline Lafontaine appelle la bioéconomie. Les énergies fossiles s’épuisant, « c’est la vie en elle-même […] qui devient la source de la productivité économique ».

 

Industrie et exploitation du vivant.

 

Exemple flagrant de ce phénomène, le développement, depuis ces trente dernières années, de l’industrie de la fécondation in vitro (FIV) qui a donné lieu à la mise en place de banques de spermes et d’ovules et « commercialisé le corps reproducteur lui-même, à travers les mères porteuses ». Une pratique qui a également mené « à la recherche sur les cellules souches embryonnaires avec une logique de récupération des embryons au profit de la recherche ». Et la sociologue de rappeler que « l’origine de la FIV, c’est l’élevage industriel. On a transposé des processus économiques d’augmentation de la productivité biologique pour les appliquer aux femmes ».

 

Pour expliquer ce phénomène, Céline Lafontaine avance « l’idée d’une santé améliorée et de plus en plus individualisée est liée aux politiques néolibérales ». Aujourd’hui, « il ne s’agit plus de santé publique mais d’une santé individuelle qui se prolonge à l’infini ». Ainsi, dans cette époque de bioéconomie,« ce qui est en jeu, ce sont des corps au servce d’autres corps », le tout étant sous-tendu par une logique de « financiarisation de la matière première humaine ».

 

D’une privatisation du vivant…           

De l’exploitation du corps de la femme avec le recours à la FIV, on en arrive aujourd’hui à une exploitation de tous « à travers les biobanques qui stockent des échantillons d’ADN, de sang ou des lignées cellulaires« . Mais le risque, précise Céline Lafontaine, c’est « de ne pas voir le début des traitements qui en résulteront« , en raison de la privatisation à venir de ces recherches. Celles-ci reviendront à la société avec des prix exorbitants pour le système de santé publique.

 

à une mise en échec du système de santé publique

 

Céline Lafontaine précise : »on n’a pas le droit  de vendre son sang, ni les parties de son corps, mais à l’inverse, le chercheur qui modifie les cellules ou qui isole un gène peut breveter cette ‘invention’ et en tirer profit. C’est une logique du tout don vers le tout privé« . Et les nouveaux traitements qui pourront en découler ne seront accessibles qu’aux plus aisés. 

 

Sans remettre en question la recherche en tant que telle, Céline Lafontaine tient simplement à « dénonce[r] […] une industrialisation et une néolibéralisation extrême de la recherche médicale, fondée sur une économie de la promesse qui paraît sans limite« . Sur fond de santé parfaite, « la biopolitique moléculaire ne vise plus à changer le monde, mais à perfectionner le corps humain afin de le rendre plus performant. L’idéal de perfectabilité issu des lumières est réduit à son versant individualiste et biologique« . En conséquence, les logiques sont changées: la recherche biomédicale est devenue une « nouvelle forme d’appropriation du corps », « quasiment chaque malade devient un sujet d’expérimentation » et le don [d’organes] de personne à personne est devenu un don pour la science. Ces nouvelles logiques ne font qu’accroître les inégalités.

 

(1) Céline Lafontaine: professeur agrégée de sociologie à l’université de Montréal

<p> Mediapart (Joseph Confavreux et Michel de Pracontal) 10/05/2014</p>

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