Euthanasie : « Une nouvelle morale s’instaure : celle de l’abnégation sociale, de ma mort au profit du collectif »

Publié le 14 Mar, 2022

A la veille des élections présidentielles, la dépénalisation de l’euthanasie semble être l’« avancée sociétale » promise par le prochain quinquennat. Samedi dernier a d’ailleurs démarré une 15e « semaine de mobilisation “pour le droit de mourir dans la dignité” ». Le sujet d’actualité a fait l’objet de trois ouvrages parus récemment, dont celui de Damien Le Guay : Quand l’euthanasie sera là…, publié aux éditions Salvator. Entretien avec l’auteur.

 

Gènéthique : L’euthanasie est au programme de plusieurs candidats à l’élection présidentielle. Le vote d’une loi autorisant euthanasie et/ou suicide assisté vous semble-t-il inéluctable lors du prochain quinquennat ?

Damien Le Guay : Inéluctable ? Dieu seul le sait. Hautement probable, voilà qui est sûr. Quand on regarde les programmes, comment ne pas constater une sorte de nonchalance coupable vis-à-vis de ces sujets ? Yannick Jadot et Jean-Luc Mélenchon sont tout à fait pour. Et on est en droit de penser qu’Emmanuel Macron, quand il descendra de son Olympe, sera pour lui aussi – même si sous la forme d’invitation à remettre une décision entre les mains d’un « comité citoyen ». Valérie Pécresse est contre sur le principe, mais ne le dit pas avec une force de conviction suffisante pour ne pas avoir des doutes. Et puis ses convictions pour les sujets dits de « société » sont fluctuantes – comme nous l’avons vu sur le mariage pour tous. Quand à Eric Zemmour et Marine Le Pen, ils sont contre. Ils le disent. Et si Madame Le Pen chiffre ses ambitions dans un grand plan pour l’hôpital, Eric Zemmour, lui, en reste à une pétition de principe.

Ceci dit, n’oublions pas que le « parti euthanasique » fait son travail de sape depuis des années, et qu’il a déjà conquis les médias et une grande partie des députés. N’oublions pas que le 8 avril 2021, l’Assemblée nationale a adopté le premier article d’une loi (heureusement non votée dans son intégralité, et donc non valide) qui autorisait et l’euthanasie et le suicide assisté (cf. La PPL Falorni tombe en désuétude – le spectacle exagéré des promoteurs de l’euthanasie).

G : Les partisans de l’euthanasie se réclament de la liberté – l’« ultime » liberté – de l’individu, et invoquent l’« autonomie » de la personne comme valeur essentielle. Finalement, quels sont les enjeux anthropologiques liés à l’euthanasie ? La liberté, l’autonomie, peuvent-elles s’exercer indépendamment de la société ?

DLG : L’euthanasie est le stade terminal de l’autonomie. Elle parachève cette longue histoire, l’accomplit et en est comme le Requiem. Désormais l’autonomie humaine ne reconnaît plus d’extériorité au moment de la mort. Je tiens ma vie, je tiens ma mort. Mais le parti euthanasique ne comprend pas les enjeux anthropologiques de son combat. Il croit lutter contre les souffrances humaines mais fait tout pour en renforcer d’autres – celle d’un individu, seul à seul avec lui-même, qui doit décider de tout y compris de l’heure de sa mort. N’être pas maître de sa mort est confortable – dans l’inconfort de la mort. La vie s’en charge. Dieu s’en charge. La maladie s’en charge. Je la remets à plus fort que moi. Elle m’est dérobée par un maître. Je le reconnais comme tel et m’en remets à lui. Et avant de me remettre, je remets ma vie à ceux que j’aime. Cette double remise, qui est dans l’ordre des civilisations depuis toujours, va s’arrêter. Elle s’est déjà arrêtée en Belgique et aux Pays-Bas, depuis longtemps, et maintenant, depuis peu, en Espagne et pour tout bientôt au Portugal. Et bientôt, en France. Elle s’arrête dans des pays fatigués, dans un continent fatigué, dans des terres chrétiennes qui le sont de moins en moins. Elle s’installe dans des pays qui sont de plus en plus gestionnaires, aplatis, soumis à une horizontalité dominatrice et de moins en moins traversés aussi par ce souci des « lois non écrites », celles d’Antigone qui nous dominent et avec lesquelles il faut composer. Créon, lui qui n’entend pas Antigone, domine les esprits. Il est le modèle des gestionnaires de la « chose publique ».

Quelles sont les conséquences d’un monde logique, trop logique, dans lequel Antigone est bâillonnée ? Pour la fin de vie, la fin est plus importante que la vie. La fin coûte cher, la vie désormais a un prix. Ma volonté est désormais le seul maître. Elle devient ma dernière instance souveraine. Sur le papier, c’est un progrès. En philosophie, elle dit que je n’ai plus ni Dieu ni maître – ou plutôt que je n’ai pas d’autres maîtres que moi, d’autres dieux que moi. Je suis seul juge du moment de ma mort. Seul juge de ma vie. En réalité, cette primauté politique de la volonté, cette souveraineté de ma seule décision de moi sur moi, me contraint plus qu’elle ne me libère. Une nouvelle morale s’instaure : celle de l’abnégation sociale, de ma mort au profit du collectif. Comment poser cette nouvelle question qui naît pour les faibles personnes en fin de vie dotées d’une faible volonté et d’une énergie faible : vais-je être égoïste jusqu’à continuer, au-delà du raisonnable, à coûter cher, à creuser les déficits, à être à la charge des autres ou, au contraire, retenu par rien d’autre que ma volonté, vais-je être dans un sacrifice salutaire et avoir le courage de m’effacer à temps, de libérer un lit, de ne plus peser sur tout le monde ? On pourrait croire que j’exagère. Non. J’anticipe. Derrière l’euthanasie-liberté, l’euthanasie-économique n’est pas loin. Derrière la volonté que je me donne, la volonté que l’on m’impose n’est pas loin. Derrière le peu de crédit que l’on me donne, la logique du crédit social à la chinoise n’est pas loin, en ceci que moins on me reconnaît une dignité a priori avec une médecine qui ne fait pas tout pour me maintenir en vie, plus j’intègre la logique collective de celui qui se sacrifie pour n’être plus une charge trop lourde. Derrière l’individu-roi, la société-reine. Derrière le droit à mourir dans la dignité, l’indignité à ne pas mourir assez vite. Derrière le droit que je me donne, le droit que l’on m’impose par la conviction. Derrière une médecine qui accepterait de donner la mort, la mort comme un soin libérateur des souffrances. Derrière la médecine qui n’a plus le droit de refuser l’euthanasie, une douce persuasion à choisir une mort douce, rapide, voulue. Derrière le refus de toutes les douleurs, la mort comme modalité d’un soulagement de toutes les souffrances. Derrière la demande, quand tout va bien, d’inscrire dans ses « directives anticipées » le refus de souffrir, un choix, qui sera de plus en plus refusé, de ne plus pouvoir revenir en arrière, changer d’idée, actualiser ses volontés.

G : Les promoteurs de loi visant à dépénaliser l’euthanasie assurent que la pratique sera très encadrée, en s’appuyant sur les « exemples » de nos voisins européens ayant autorisé la pratique. Qu’en est-il ? Les dérives peuvent-elles être évitées dès lors qu’une logique de « décision » remplace celle de l’acceptation ?

DLG : La Belgique sert de modèle euthanasique depuis vingt ans. Soit. Elle a fait ce choix-là. Soit. Son Parlement étend l’euthanasie à toujours plus de situations, de cas et de pathologies. Soit. Il sert de modèle pour tous les autres pays tentés d’entendre favorablement les arguments du parti euthanasique local. Soit. Qui pourrait s’immiscer dans les décisions d’un pays souverain ? Pas moi du moins. Mon agacement est extrême au sujet de sa mauvaise foi. Mon exaspération est maximale quant à la confusion des genres, là-bas, entre ceux qui sont censés contrôler et ceux qui militent activement pour l’euthanasie. Là où ma colère est profonde, tient à la fausseté des chiffres donnés, aux indications trompeuses, au manque d’honnêteté des offices de contrôle. Là où mon courroux est gigantesque, tient au système de contrôle a posteriori mis en place là-bas qui, au fur et à mesure, pour éviter les paperasseries inutiles, a fait que désormais la moitié des euthanasies là-bas sont non déclarées et que celles qui sont déclarées, le sont de manière à ne pas alerter l’attention des instances de contrôle. Ajoutons à cela la certitude que les procédures d’encadrement du consentement des malades sont elles aussi peu contrôlées, peu fiables, de sorte que, de toute évidence, on constate de nombreux abus de consentement. Des consentements partiels. Des consentements vite obtenus. Des consentements pas assez travaillés. On constate une démission des pouvoirs politiques, une démission du parlement, une démission morale des instances éthiques pour établir un système fiable d’information et des procédures de contrôle respectées. La Belgique, pionnière en ces sujets, a valeur d’exemple pour tous les autres pays. Tous les partis euthanasiques locaux mettent en exergue le « modèle belge ». Il est devenu le petit paradis de la belle euthanasie sans souci, le pays à imiter, lui qui est en avance sur tous les autres. Alors, plutôt que de servir de laboratoire européen, à observer d’ailleurs, pour apprécier la situation, la refuser ou la désirer, plutôt que de permettre à l’Europe tout entière de se faire une idée, juste, équitable et fiable, d’une formule euthanasique appliquée dans un seul, la Belgique n’a cessé depuis vingt ans, d’émettre des chiffres arrangés, des statistiques erronées, des informations biaisées. Oui, nous sommes dans des mystifications couvertes par l’État. La Belgique est devenue le village Potemkine de l’euthanasie.

Quand le professeur Sicard lui-même, grand médecin, grand éthicien, grand ponte de la bioéthique, grand commis du système hospitalier, ancien président du CCNE, dit, haut et fort, que les contrôles en Belgique n’existent pas et que la moitié des euthanasies pratiquées n’entrent pas dans les statistiques, non seulement personne ne réagit, mais, de plus, l’Etat belge, qui devrait être froissé par de telles accusations faites par un haut personnage français, ne dit rien, ne demande pas une enquête, ne modifie pas les systèmes d’information et de contrôle. La Belgique porte et portera toujours, d’une manière indélébile, cette tâche morale, ce péché de mensonges, cette trahison par omission qui, par effet de contagion, a déteint sur les autres pays européens. Elle porte une immense responsabilité d’aveuglement collectif. Elle s’est crevée les yeux – comme dans une tragédie grecque et je pense en particulier à Œdipe qui se crève les yeux quand il comprend qu’il a tué son père. Elle a cassé les indicateurs, les baromètres, les cadrans de vitesse et de surveillance préférant laisser l’euthanasie en roue libre, livrée à ses promoteurs et surveillée par ses thuriféraires.

G : Les directives anticipées sont promues comme le moyen pour le patient d’exprimer sa volonté explicitement. N’est-il pas risqué de figer des décisions à l’avance, sans connaître notre capacité à vivre telle ou telle situation ?

DLG : Les Directives Anticipées (D.A.) deviennent de plus en plus indispensables dans les dispositifs législatifs. Les politiques les demandent. Les lois aussi. La solution, disent-ils tous, viendra de cette expression par avance des volontés. Or, cette expression est tout à fait impossible face à une situation inimaginable par avance. Nous ne savons pas ce que nous réserve l’avenir. Nous ne savons pas ce qu’est une maladie tant que nous n’y sommes pas. Penser est une chose, vivre en est une autre. Le sens de l’histoire, fait de ces D.A. des indications non contraignantes qui vont vite devenir contraignantes, qui restent encore à apprécier par les médecins et qui seront vite opposables au tiers. Or, les D.A. vont être, de plus en plus, la porte d’entrée de l’euthanasie. Et plus elles vont devenir contraignantes, plus elles vont mettre au grand jour leurs injonctions aussi contradictoires qu’impossibles. Plus elles vont solliciter des qualités morales qui auront été affaiblies par la « passion de l’égalité » et plus elles produiront des « volontés » qui seront soumises à l’opinion dominante. Si je cherche des catastrophes anthropologiques, j’en vois une, ici, dans ce grand mécanisme d’une liberté exprimée a priori qui sera vite un piège pour celui-là même qui, en situation, dans sa véritable fin de vie (celle qu’il lui faudra vivre, loin de celle qu’il avait pensée), se retrouvera coincé. Oui je dis bien coincé. Les procédures auront été respectées. L’euthanasie aura été pratiquée. Mais, ces D.A. ne refléteront plus son état d’esprit in situ, en situation. L’autonomie (d’hier) étouffera la liberté (d’aujourd’hui). Horrible situation. Prise en tenaille d’un individu soucieux d’être libre mais qui sera écrasé par cette liberté même. Car, je ne cesse de le dire, en pure perte depuis des années, celui que je suis lors de la rédaction des D.A. n’est pas celui que je serais en vraie fin de vie. Il y a là opposition. Opposition et conflit. Conflit et tension. Tension et risque de court-circuit moral. Celui qui en passera par l’euthanasie, incapable qu’il sera désormais de s’exprimer, de revenir sur sa volonté ancienne, pourra connaître un black-out moral silencieux, in petto, avant de connaître la mort.

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