Divisions sur la levée de l’anonymat du don de gamètes

Publié le : 4 janvier 2011

La question de la levée de l’anonymat du don de gamètes soulève des polémiques et divise les familles politiques comme les spécialistes des différentes sciences humaines. Selon Jean-Yves Nau, la controverse vient réactiver des questions essentielles en faisant s’affronter "partisans et adversaires du ‘tout génétique’ dans le domaine de la filiation". Il rappelle les principaux arguments en présence. Ceux qui souhaitent la levée de l’anonymat des donneurs de gamètes mettent en avant les souffrances des enfants ainsi conçus, auxquels une partie de leurs origines biologiques reste inconnue. Les partisans de l’anonymat contestent la volonté d’établir une "transparence biologique" dans le domaine de la filiation, affirmant que faire primer le "biologique" sur le "social" aurait des conséquences néfastes sur la pratique de l’accouchement sous X et plus généralement sur celle de l’adoption. Ce primat en viendrait même à consacrer le retour du "droit du sang" sur celui du "sol". Selon Jean-Yves Nau, le "tout génétique" tend à progresser en ce qui concerne la filiation comme le montre le recours de plus en plus grand aux techniques de recherche en paternité ou le récent "amendement Mariani" autorisant les prélèvements d’ADN afin de prouver la filiation dans le cadre d’un regroupement familial.

Le député Jean Leonetti et le psychanalyste Jean-Pierre Winter se sont dit opposés à la levée de l’anonymat. Pour Jean Leonetti, "en levant l’anonymat, on fait primer le biologique sur l’affectif et l’éducatif. Or, la personnalité d’un individu n’a rien à voir avec ses origines génétiques: nous sommes ce que nous sommes parce que nous avons été entourés par d’autres qui nous ont transmis leur amour et leur savoir". Il a dit son intention de mener une discussion de fond sur le sujet lors de l’examen du projet de loi de bioéthique au Parlement : "je suis assez confiant: lorsque l’on sortira des propos de comptoir sur la “transparence”, que l’on rentrera dans une discussion de fond, en prenant la mesure de ce qui se joue vraiment, je pense que les choses bougeront".

La sociologue Irène Théry, directrice d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et spécialiste de la famille, défend pour sa part la levée de l’anonymat. Dans un récent livre intitulé Des humains comme les autres. Bioéthique, anonymat et genre du don, elle déplore que la demande des personnes nées d’un don de gamètes ait été caricaturée et assimilée à la revendication d’une "super-transparence biologique" et explique que ces jeunes adultes "distinguent parfaitement le donneur du parent". Pour Irène Théry, l’enjeu se situe en fait dans le "mensonge" qui a accompagné le développement de l’assistance médicale à la procréation (AMP) avec donneur, pratique qui a été tentée de "se débarrasser à bon compte […] de l’épineux problème du récit du don […] Ni vu, ni connu". De nombreuses souffrances ont résulté de ce "montage idéologique et juridique prétendant à un enfant qu’il est né de la rencontre d’une personne et d’un matériau. […] le droit aux origines est d’abord le droit pour l’enfant de ne pas être mis à part de l’humanité commune en étant transformé symboliquement en origine de soi-même". La chercheuse croit que la société peut distinguer filiation et procréation et que des "pluriparentalités" existent. Afin que les enfants nés d’un don puissent répondre à leur question : "à qui dois-je d’être né ?", elle suggère à chacun d’assumer "l’existence de deux statuts à la fois différents et complémentaires, celui de donneur d’engendrement  et celui de receveur-parent par la filiation".

Slate.fr (Jean-Yves Nau) 27/12/10 - La Croix (Marine Lamoureux) 04/01/11

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