« L’AMP avec tiers donneur n’est pas quelque chose d’anodin » ni pour les receveurs, ni pour le donneur

Publié le 27 Juin, 2024

Ancien donneur de gamètes lui-même, Frédéric Letellier est le Président de l’association Dons de gamètes solidaires. Il est également membre titulaire de la Commission d’Accès des Personnes nées d’une Assistance Médicale à la Procréation (AMP) aux Données des tiers Donneurs (CAPADD), et membre de groupes de travail de l’Agence de la biomédecine (ABM) sur le sujet. Il témoigne de son expérience pour Gènéthique. 

 

G : Vous êtes un ancien donneur de gamètes. Pourquoi avoir entrepris cette démarche ? Avez-vous regretté votre don ? Estimez-vous que vous avez bien été informé des enjeux et des implications de ce don ?

FL : Ma femme et moi avons été plusieurs années en parcours AMP, et ce fut une période difficile à vivre. Ma femme, qui était particulièrement sensibilisée aux problèmes d’infertilité et à la souffrance de ne pas réussir à avoir d’enfant, a voulu que nous fassions un don de gamètes afin de permettre à des couples infertiles de devenir parents.

J’ai certains petits regrets par rapport à notre don, mais pour l’instant je ne regrette pas d’avoir fait ce don. J’espère sincèrement que notre don a été utile et qu’il a permis d’aider des familles à se constituer.

Ma femme et moi sommes aussi donneurs de sang réguliers, et nous pensions à tort que le don de gamètes était équivalent à un don de sang. Lors de notre don, nous n’avions pas saisi ce qu’il impliquait.

Dans mes regrets, il y a le fait que le centre de don ne proposait pas d’entretiens psychologiques aux donneurs. Il me semble probable que si nous avions eu l’opportunité de bénéficier d’un entretien psychologique, cela nous aurait permis de mieux saisir les implications de notre don (cf. Donneurs de gamètes : une information partielle pour ne pas décourager les dons ?).

G : A votre avis, quelle est la proportion des donneurs regrettant leur don ? Quelles sont les raisons de ces regrets ?

FL : En l’absence d’étude sur cette question, il m’est difficile de donner de manière fiable la proportion des donneurs regrettant leur don. Il est cependant probable que ces donneurs soient minoritaires. En ce qui concerne les raisons de ces regrets, cela est variable d’un donneur à un autre.

Je vais donner un exemple datant d’il y a un peu plus de 4 ans et qui m’avait particulièrement marqué. J’avais été contacté par un couple ayant fait un don d’ovocytes. Ils angoissaient à l’idée que leurs enfants, ou des membres de leur famille, puissent apprendre qu’ils avaient fait un tel don. Lorsque ce couple l’a effectué, ils ont estimé que c’était un acte intime et personnel, et qu’ils n’avaient aucune raison d’en parler à qui que ce soit. Ils savaient que des membres de leur famille étaient hostiles à l’AMP, et c’est également ce qui les a incités à ne pas parler de leur don.

C’est après avoir vu un reportage sur des personnes issues d’un don ayant retrouvé leur donneur grâce à un test ADN que le couple a commencé à s’inquiéter. En effet, il suffirait qu’un membre de la famille du couple donneur d’ovocytes fasse un test ADN pour que la personne issue du don reçoive une alerte et entre en relation avec ce membre de la famille. Ce couple était en souffrance, et ils m’avaient contacté en espérant que je pourrais les aider. Ils voulaient par exemple savoir si, de manière préventive, il était souhaitable qu’ils parlent de leur don à leurs enfants. Je n’avais malheureusement pas su leur répondre car je ne suis pas psychologue. Je leur avais tout de même dit que, statistiquement, seul un couple donneur d’ovocytes sur deux permet une naissance, et que donc, je leur conseillais de d’abord se renseigner pour savoir s’ils avaient permis une naissance avant de prendre le risque d’annoncer à leur famille qu’ils avaient fait un don. Malheureusement, le centre de don a refusé de leur dire si leur don avait permis une naissance.

L’AMP avec tiers donneur n’est pas quelque chose d’anodin. Les bénéficiaires d’un don, ainsi que les personnes issues d’un don, disposent de nombreux ouvrages de psychologie susceptibles de les aider. En revanche, je n’ai pas connaissance d’ouvrages de psychologie pouvant répondre aux interrogations des donneurs.

G : Comment percevez-vous les campagnes de l’ABM qui incitent au don de gamètes, en ciblant notamment un jeune public ? Pensez-vous que les Français, et notamment les jeunes, soient bien informés sur le don de gamètes et ses conséquences ?

FL : L’instauration de la « PMA pour toutes » a eu pour conséquence d’augmenter très fortement les besoins en dons de spermatozoïdes, et donc il est nécessaire d’augmenter le nombre de donneurs sous peine que les délais d’attente augmentent pour les personnes en parcours AMP avec tiers donneur (cf. « PMA pour toutes » : les délais s’allongent, les donneurs se font désirer).

En 2021, il y avait 399 donneurs de spermatozoïdes, et nous devrions connaître dans les prochaines semaines le nombre de donneurs en 2022. Il est probable que le nombre de donneurs soit en hausse, mais il n’est pas certain que ce soit suffisant compte tenu de la hausse des besoins.

L’Agence de la biomédecine a annoncé qu’en 2022, il y avait eu 764 candidats au don de spermatozoïdes, et donc je suppose qu’il y aura entre 500 et 600 donneurs. Il pourrait donc potentiellement y avoir une hausse de 50 % des donneurs de spermatozoïdes, ce qui est bien évidemment beaucoup, mais dans le même temps, avec la « PMA pour toutes », les besoins ont augmenté d’environ 800 %.

En 2023, l’Agence de la biomédecine a réalisé une campagne ciblant particulièrement les 18-24 ans. En plus des spots réalisés, l’Agence a également passé des collaborations avec des influenceurs afin de toucher un jeune public (cf. L’ABM en campagne pour le don de gamètes).

Pendant de nombreuses années, le principe était qu’un couple fertile (ayant donc déjà un enfant) fasse don de ses gamètes à un couple infertile. Cela fait plusieurs années qu’il n’est plus nécessaire d’avoir un enfant pour faire un don de gamètes, et c’est notamment ce qui explique qu’il soit dorénavant possible de faire don de ses gamètes dès ses 18 ans (cf. En France, les femmes n’ayant jamais procréé maintiennent le don d’ovocytes).

Légalement, le don d’ovocytes est possible entre 18 et 37 ans, et le don de spermatozoïdes est possible entre 18 et 44 ans. L’ABM n’est donc pas dans l’illégalité en incitant les 18-24 ans à faire un don de gamètes.

C’est normalement au centre de don que revient la mission d’informer les donneurs et également de s’assurer que ceux-ci ont la maturité suffisante pour comprendre ce qu’implique leur don (cf. Don de gamètes, contraception : les jeunes ne méritent-ils pas qu’on les prenne au sérieux ?).

G : Les 18-24 ans semblent moins favorables au don que les années précédentes, qu’en pensez-vous ?

FL : L’Agence de la biomédecine réalise chaque année un baromètre sur le don de gamètes. Le baromètre 2024 montre effectivement une nette baisse de l’adhésion au don de gamètes chez les 18-24 ans. En 2023, les 18-24 ans étaient à 62 % favorables au don de gamètes, et ils ne sont plus que 39 % en 2024 (cf. Don de gamètes : les jeunes en retrait).

 

[1] Commission d’Accès des Personnes nées d’une Assistance Médicale à la Procréation (AMP) aux Données des tiers Donneurs

[2] Lors d’un procès devant une juridiction judiciaire ou administrative, il est possible de contester la loi qui est appliquée si on estime qu’elle est contraire aux droits et libertés garantis par la Constitution. Cela s’effectue en posant une question prioritaire de constitutionnalité (QPC) avant que l’affaire ne soit jugée. Si toutes les conditions sont réunies, c’est le Conseil constitutionnel qui va examiner la loi contestée et décider si elle ne doit plus être appliquée. (Source : Service public)

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