Des codes-barres insérés dans des embryons

Publié le : 10 décembre 2010

Sur le blog "Les Puces savantes" du Monde diplomatique, Hervé Le Cronier livre sa réflexion au sujet d’une étude* de chercheurs catalans de l’université autonome de Barcelone, publiée le 18 novembre 2010 dans le journal Human Reproduction et consistant à implanter dans chaque embryon un dispositif en silicium faisant office de "codes-barres" selon le terme employé par les chercheurs. L’expérience a été menée sur des embryons de souris mais les chercheurs ont reçu l’autorisation du Ministère de la santé du gouvernement de la Catalogne pour expérimenter cette technique sur des embryons humains. Menée en commun par des biologistes et des chercheurs de l’Institut de microélectronique de Barcelone, cette étude n’a guère été commentée alors qu’elle pourrait avoir des "conséquences dévastatrices". Les chercheurs ont effectué une micro-injection du "code-barre" en silicium produit par les électroniciens dans l’espace périvitellin de l’embryon, situé entre la zone pellucide et la membrane plasmatique de l’ovocyte : ce dispositif, lisible sous microscope, est censé disparaître après implantation de l’embryon dans l’utérus ; expérience qui a réussi avec toutefois quelques exceptions. L’objectif de cette technique biologique et microélectronique mérite d’être interrogée. Pour les auteurs de l’étude, celle-ci doit permettre de sécuriser et d’accélérer les processus d’assistance médicale à la procréation en identifiant plus vite les embryons et d’améliorer le taux de réussite des implantations.

Pourtant, il "serait trop naïf de prendre pour argent comptant les déclarations portant sur l’amélioration du processus de la FIV" écrit Hervé Le Cronier. Soulignant que le terme de "code-barre" choisi par les chercheurs "renvoie à la logique de ‘marchandise’ qui menace toute la filière de la fécondation in vitro", il explique que cette technique n’est pas seulement une "garantie" du bon suivi des embryons. On peut prévoir son application aux embryons congelés, et pas seulement aux embryons "surnuméraires", qui pourraient alors devenir matière première et  être échangés entre cliniques. L’idée même de "code-barre" induit une approche qui n’a rien à voir avec l’aide aux couples infertiles et une chosification faisant de l’embryon un moyen d’expérimentation. La possibilité de disposer d’embryons, estampillés, codés, reconnus comme ayant tel ou tel patrimoine génétique est un pas de plus dans la marchandisation qui affecte le domaine de la FIV. Hervé Le Cronier rappelle les dérives de certaines cliniques de fertilité américaines qui tendent à proposer des FIV "choisies" auxquelles les couples les plus riches recourent pour choisir certaines caractéristiques de leur descendance. Une enquête de 2006 du John Hopkins Hospital révèle que près de la moitié des cliniques proposant le diagnostic préimplantatoire aux Etats-Unis proposent aussi le choix du sexe de l’enfant. Parmi elles, 3% répondraient aux demandes particulières de couples : c’est le cas de parents sourds voulant un enfant atteint de surdité comme eux. Le Fertility Institute dirigé par le Dr. Steinberg annonçait il y a quelques temps la prochaine possibilité de choisir la couleur des yeux, des cheveux et "plus encore" (Cf. Synthèse de presse du 30/07/10). Cette clinique s’inspire d’un certain type de recherches orientées vers la figure d’un "homme augmenté" qui alimente les fantasmes de personnes qui souhaitent un contrôle génétique de leur descendance (comme les tenants du mouvement transhumaniste). Un certaine collusion existe entre "cette marchandisation de la reproduction sélective et les ‘recherches’ sur les techniques reproductives et la génétique des populations humaines". En 2007, un article publié dans Nature genetics décrivait une méthode permettant de déterminer une corrélation entre le génome et la couleur des yeux, des cheveux et la pigmentation de la peau. Dans le contexte du marché entretenu par ces cliniques de fertilité, l’expérience des chercheurs de Barcelone peut inquiéter : "quand on aura réalisé de tels diagnostics pré-implantatoires sur des cellules embryonnaires contenant un ‘code-à-barres’, on pourra aisément ouvrir une banque de données indiquant les traits repérés derrière cet identifiant unique… congeler l’embryon, et l’utiliser ‘à la demande‘". Les chercheurs déclareront travailler pour l’avancée de la science, en toute "indépendance scientifique" : "on peut même prévoir que les informaticiens qui écriront les algorithmes d’exploitation des banques de données à venir permettant de faire coïncider les désirs des parents, leur propre morphologie, et les caractéristiques des embryons disponibles sur le marché ne seront intéressés que par le challenge technique que cela représente".

Si l’industrie du "bébé-design" ne semble pas pour demain, toutefois, un nouveau marché se met déjà en place concernant le secteur des tests prénataux, pouvant ouvrir la voie à l’organisation "d’un circuit économique de la procréation ‘augmentée‘".  En effet, une fois qu’une technique existe, "un marché de niche pour couples fortunés" vient l’ancrer dans la sphère économique, ce qui entraine une accélération des dérives. Pour Hervé Le Cronier, le choix "peu innocent" de Robert Edwards par les jurés du Prix Nobel apparaît comme l’un des "symptômes de ce basculement en faveur d’une industrie du ‘bébé-design’", d’autant plus que les prix Nobel comportent "une claire dimension de politique scientifique" (Cf. Synthèse de presse du 05/10/10). Il rappelle les propos tenus par le Pr. Edwards en 1999 dans le Guardian : "bientôt, ce sera un péché des parents que d’avoir un enfant qui porte le lourd fardeau des maladies génétiques. Nous entrons dans un monde où nous devons prendre en compte la qualité de nos enfants". Sachant dans "quel délire collectif peut nous mener une telle conception eugénique du monde", il est urgent que les sociétés réfléchissent et s’interrogent sur les décisions politiques quant aux recherches engagées dans ce domaine sans laisser les marchés et leurs intérêts immédiats parasiter leur réflexion.

* Human Reproduction, "A novel embryo identification system by direct tagging of mouse embryos using silicon-based barcodes", Sergi Novo, Leonardo Barrios, Josep Santaló, Rodrigo Gómez-Martínez, Marta Duch, Jaume Esteve, José Antonio Plaza, Carme Nogués and Elena Ibáñez, 18/11/10

Blogmondediplo.net 08/12/101 - 24heures.ch 25/11/10

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