CRISPR nobelisé, faut-il s’en inquiéter ?

Publié le : 16 octobre 2020

Début octobre, l’Académie royale des sciences de Suède a décerné le prix Nobel de chimie 2020 à la française Emmanuelle Charpentier et l’américaine Jennifer Doudna, pour la mise au point des ciseaux moléculaires CRISPR Cas9 (cf. L’avant CRISPR-cas 9 : les premiers pas de l’édition du génome, CRISPR-cas 9, d’un simple système bactérien à des enjeux éthiques complexes). Le jury parle d’un « outil pour réécrire le code de la vie » dont « seule l’imagination peut fixer la limite de l’utilisation ». Un signal inquiétant ? Gènéthique a interrogé ses experts.

Jacques Testart, biologiste, critique de science

« Il s’agit certainement d’un travail important mais nul n’a pensé à récompenser d’un Nobel la nature qui a inventé ce dispositif de défense des bactéries… L’ambition de « réécrire le code de la vie » est carrément prométhéenne et on s’inquiète d’apprendre que seule l’imagination, et non la raison et la volonté des citoyens du monde, puisse en fixer « la limite de l’utilisation ». Évidemment, cette technologie est déjà dépassée par des technologies plus performantes mais, malgré les prétentions des bricoleurs du vivant, nul ne sait aujourd’hui modifier précisément et sûrement un génome. Cette incapacité devrait être le meilleur rempart aux applications humaines depuis que le principe de précaution a débordé le principe de responsabilité et à condition qu’il ne soit pas lui-même débordé par le nouveau principe d’innovation… ».

Jacques Suaudeau, docteur en médecine et ancien directeur scientifique de l’Académie Pontificale pour la vie

« Le décernement du prix Nobel à Jennifer Doudna et Emanuelle Charpentier était attendu, car l’utilisation de CRISPR à un niveau de laboratoire est une avancée indéniable. Ce prix Nobel fera des mécontents car Jennifer Doudna et Emmanuelle Charpentier n’ont pas été les seules à participer à cette mise au point de CRISPR – ce dont témoignent les disputes en justice pour l’obtention de brevets sur la technique CRISPR. Le Prix Nobel ne couronne pas une possible application clinique de CRISPR, qui n’existe pas encore. La situation était la même pour Yamanaka  quand il a reçu le prix Nobel pour les cellules iPSCs. Il n’y a donc rien d’étonnant et rien d’inquiétant dans ce « couronnement » du duo Doudna-Charpentier ».

 

Jean-Marie Le Méné, président de la Fondation Jérôme Lejeune

« La technique est-elle neutre ? C’est un débat qui remonte à l’Antiquité. La solution de facilité consiste à dire que la technique est neutre et que seule son utilisation peut poser un problème moral. Jacques Ellul a montré au contraire que la technique possède sa propre logique, puissante et autonome, qui est celle de l’efficacité. Il est donc faux de prétendre que la technique n’est qu’un moyen. La fin qu’elle sert impose sa morale. Ce qui sert l’efficacité est bien, ce qui la dessert est mal. Assigner à l’outil CRISPR la finalité démiurgique de « réécrire le code de la vie » est en ligne avec la logique d’efficacité qui est la morale insensée de la technique ».

 

Monica Lopez Barahona

Monica Lopez Barahona, directrice académique du Centre d’Études de Biosciences de Madrid

« La limite de l’utilisation de la technique de CRISPR ne peut pas être l’imagination, mais plutôt la dignité de l’être humain. Voilà pourquoi l’édition du génome peut être juste lorsqu’on l’utilise dans les cellules somatiques, mais n’est pas acceptable si on l’utilise sur les gamètes ou les embryons. Il faut tenir compte des conséquences de cette technique en fonction d’où on l’applique ».

 

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