Les cellules de sang de cordon ”à l’index” de la recherche française

Publié le 6 Juil, 2007

L‘hebdomadaire La Vie consacre un large dossier aux cellules souches de sang de cordon et l’ostracisme dont elles sont victimes en France, malgré leurs vertus thérapeutiques avérées.

La première greffe de sang de cordon a été réalisée en 1987 à l’hôpital Saint Louis (Paris) par l’équipe d’Eliane Gluckman : "une première mondiale parfaitement réussie". Depuis, ce sont 8 000 personnes qui ont été traitées à travers le monde. 80 pathologies liées au sang (leucémies, lymphomes…) sont désormais curables grâce à cette technique. Récemment, deux équipes de chercheurs britanniques et américains ont réussi à transformer des cellules de sang de cordon en cellules productrices d’insuline (cf. Synthèse de presse du 31/05/07), ce qui constitue une avancée formidable pour les patients concernés. Mais quel journal français en a parlé ?

N‘est-il pas légitime de s’interroger sur la place – quasi inexistante – qu’occupent les cellules de sang de cordon sur la scène de la recherche française ? La France ne compte que deux banques publiques de sang de cordon (Bordeaux et Besançon) ; incinère – "dans un contexte de manque de dons" –  presque la totalité des 2 000 cordons ombilicaux récoltés quotidiennement ; et ne dispose que de 5 800 unités de sang placentaire (ce qui la place au 16ème rang mondial, derrière la République Tchèque) quand "il en faudrait 10 fois plus pour répondre à toutes les demandes".

"Comment comprendre, (surtout), que dans le débat public, auquel tous les citoyens ont droit, les énormes potentialités du sang de cordon ne soient pas davantage mises en avant ?", s’interroge le journaliste.

Pour expliquer ce retard, des chercheurs français dénoncent des "blocages bureaucratiques" ou encore un "aveuglement" des autorités qui n’évaluent pas à leur juste valeur les potentialités de ces cellules. Eliane Gluckman n’a ainsi jamais obtenu les financements nécessaires à ses travaux de recherche… Selon certains juristes, ce retard pourrait bientôt être reconnu comme un "préjudice" par les patients qui pourraient alors attaquer les médecins coupables de ne pas leur avoir permis de bénéficier de cette technique.

L‘Agence de la biomédecine vient de décider d’allouer un budget de 575 000 euros pour disposer, d’ici trois ans, d’un stock de 10 000 unités placentaires, ce qui paraît dérisoire au vu des chiffres d’autres pays : la Suède a, elle, débloqué 2 millions d’euros (pour 9 millions d’habitants) pour dépasser les 250 000 unités…

Pour Carine Camby, directrice de l’Agence de biomédecine, ce budget se justifie par le fait que "l’efficacité de ces greffes [à partir de sang de cordon], très utiles pour les enfants, reste à prouver sur les adultes". "C’est inexact", répond Grégory Katz-Bénichou, professeur à l’Essec, titulaire de la chaire bioéthique et innovation thérapeutique et vice-président de l’association Eurocord, rappelant que "plusieurs articles, parus ces trois dernières années dans les meilleures revues scientifiques The Lancet, Blood ou New England Journal of Medicine, ont apporté la preuve que les résultats sont aussi probants chez l’adulte que chez l’enfant".

D‘un côté, les banques publiques ne se développent pas et, de l’autre, les autorités refusent la création de banques privées, car, "au pays du don anonyme et gratuit, ces deux mots (argent et sang) ne font pas bon ménage". Outre le fait que certains continuent à nier l’efficacité thérapeutique des cellules de sang de cordon – à l’instar de Marc Peschanski, directeur du laboratoire de l’Inserm d’Evry qui, cofinancé par l’Association française contre les myopathies (AFM), travaille sur les cellules embryonnaires et continue d’affirmer que "les cellules de sang de cordon n’ont pas apporté la preuve de leur efficacité dans le domaine de la médecine régénérative" – d’autres estiment que les banques privées sont une entorse à la morale parce qu’elles ne sont accessibles qu’aux personnes qui ont les moyens de se payer leurs services.

Le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) avait d’ailleurs rendu, en 2003, un avis favorable au développement de banques publiques de sang de cordon, condamnant fermement les banques privées.

Face à "l’inertie totale" des autorités sanitaires et de certains chercheurs qui résistent encore et toujours et ne développent pas les banques publiques, des centaines de sociétés privées foisonnent, notamment outre-Atlantique. Elles proposent aux parents de conserver, moyennant rétribution, le sang de cordon de leurs enfants.

Il y a quelques mois, Richard Branson a ouvert une troisième voie en lançant la Virgin Health Bank, première banque privée-publique de sang de cordon (cf. Synthèse de presse du 02/02/07) : 80% de chaque prélèvement sera reversé à une banque publique, les 20% restants étant la propriété exclusive de la famille. Le Professeur Eliane Gluckman s’était alors réjouie de cette innovation qui "permet de ne pas léser le public et de faire avancer les recherches".

Pour le Dr Nico Forraz (Université de Newcastle, Angleterre), spécialiste à la pointe de la recherche sur le sang de cordon, "il y a urgence !" : "il faut absolument développer la complémentarité entre le public et le privé". "Si nous avions davantage de sang de cordon, nous pourrions non seulement guérir les 10 000 à 15 000 personnes en attente d’une greffe de moelle qui n’arrive pas, mais nous aurions aussi plus de moyens pour mener nos investigations dans le domaine de la médecine régénérative." Président de la Fondation Jérôme Lejeune, Jean-Marie Le Méné regrette lui aussi que les recherches sur le sang de cordon ne bénéficient pas de davantage de crédits.

Urgence quand moins de 10 laboratoires de l’Inserm, sur les 50 qui travaillent sur les cellules souches, s’intéressent au sang placentaire. "Nous avons la technologie, mais nous n’avons pas les moyens. Il nous manque 2 millions d’euros", explique Georges Uzan, directeur de recherche à l’hôpital Paul-Brousse de Villejuif.

Pour Alain Privat du laboratoire de Montpellier, ce manque crucial de moyens s’explique notamment par la pression exercée par certains lobbies. Lobbies qui ont, par exemple, eu raison des travaux d’Eliane Gluckman : "de fait, grâce à elle, nous avions une avance phénoménale, et le filon n’a pas été exploité. Je pense qu’elle a dérangé pas mal d’intérêts".

"La généralisation de la collecte de sang de cordon ne peut relever que d’une volonté politique", conclut le journal La Vie. Aux Etats-Unis, par exemple, le congrès a voté un budget de 265 millions de dollars pour développer un réseau de banques publiques à travers le pays…

Lire l’interview du Dr Nicolas Forraz à propos de la plateforme internationale de recherche sur le sang de cordon : Novus Sanguis

La Vie (Laurent Grzybowski) 05/07/07

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