Samedi 7 mai, le philosophe et académicien Rémi Brague concluait à Bruxelles la Convention One of Us : « Pour notre avenir : une Europe fidèle à la dignité humaine ». Gènéthique retranscrit son intervention.

Le colloque que j’ai l’honneur de clore se situe dans le sillage de l’initiative citoyenne One of us qui, il y a déjà dix ans, demandait le respect de la vie humaine sur tout le parcours de celle-ci, de la conception à la mort naturelle. On se souvient qu’elle se situait déjà au niveau européen, et qu’elle avait recueilli près de deux millions de signatures. Les institutions européennes avaient alors choisi de transgresser leurs propres règles et de ne pas tenir compte de la pétition.

Nous nous proposons aujourd’hui d’élargir la perspective et d’aller jusqu’aux fondements de notre engagement, c’est-à-dire de tirer au clair la conception que nous nous faisons de l’homme — pour le dire en termes un peu prétentieux, notre anthropologie. Celle-ci n’est pas un folklore qui serait propre à une tribu en voie d’extinction. Elle est au contraire le fondement sur lequel reposait, qu’on le sache ou non, qu’on le veuille ou non, la civilisation dont nous avons la chance d’être les héritiers.

C’est sur elle que reposait, en particulier, le projet des fondateurs de la Communauté européenne, devenue Union européenne, et dont les institutions principales se trouvent ici, à Bruxelles. Ce n’est donc pas par hasard que nous tenons ce colloque dans la capitale de l’Union européenne, et que nous la tenons aujourd’hui, à l’avant-veille de la conclusion de la conférence sur l’avenir de l’Europe.

Rappeler l’Europe

Il s’agit pour nous de rappeler l’Europe. La rappeler à quoi ? Mais à aucune instance extérieure : à rien d’autre qu’à elle-même, aux principes qui l’ont rendue possible et qui ont permis à ce « petit cap du continent asiatique »[1] un succès historique s’étendant sur plusieurs siècles, et que personne n’aurait pu prévoir.

Prendre la parole sur les principes fondamentaux de la civilisation européenne ne va pas, ou ne va plus, de soi.

En effet, on peut sentir un peu partout une sorte de terreur intellectuelle en faveur de certaines représentations du monde et de l’homme. C’est une terreur douce, non sanglante, une terreur soft. Elle reste discrète, mais d’autant plus efficace. Elle agit, par exemple, en excluant par avance certaines questions. Ainsi, chaque fois que l’on nous promet un débat « sans tabous », il y a fort à parier que cela veuille dire que toutes les questions seront abordées — toutes, à l’exception, bien entendu, de celles qui pourraient s’écarter de l’opinion obligatoire.

Cette terreur agit en sacralisant certaines prétendues « avancées », supposées irréversibles, bloquées comme elle le seraient par un cliquet sur la roue dentée de l’Histoire.

Au niveau des institutions, ladite terreur s’arrange pour que l’argent de nos impôts subventionne les organisations qui travaillent dans le bon sens, c’est-à-dire souvent contre le bon sens…

Au niveau des personnes, elle livre ceux qui posent lesdites questions gênantes aux ricanements sur ordre des « humoristes » médiatiques et à la culpabilisation systématique par nos bons apôtres à l’esprit d’ouverture. Elle promeut la carrière professionnelle de ceux qui pensent bien, alors qu’elle bloque celle des dissidents qui pensent, tout court. Elle donne le plus large écho aux idées reçues, elle les répercute à l’infini, alors qu’elle tue par le silence (je pense au verbe allemand totschweigen) celles qui s’écartent du droit chemin.

Dire qui nous sommes  

Nous ne sommes pas les premiers à sentir peser sur nous une telle pression et à tenter d’y résister. A vrai dire, ce travail sera probablement sans cesse à reprendre, comme l’histoire nous apprend qu’il l’a été, peut-être depuis toujours.

C’est le moment de dire qui nous sommes, qui sont ceux qui viennent de parler. Quant à la géographie, leurs témoignages et réflexions viennent d’une bonne partie de l’Europe.

Quant à l’histoire, notre tentative se replace dans un héritage déterminé. Celui de ceux qui, tout au long de l’histoire, ont défendu la raison, la liberté et la dignité de chaque homme. Ces héros n’ont pas attendu notre vache sacrée historiographique, les « Lumières ». Ou plutôt, la lumière n’a pas attendu le siècle qui a cru en avoir le monopole et n’a cessé de s’en vanter [2].

Quelques noms peuvent nous rafraîchir la mémoire : celui de saint Grégoire de Nysse qui, au IVe siècle, protesta contre l’esclavage, car comment asservir une créature faite à l’image de Dieu [3] ? ;  celui du Pape Innocent III qui, au début du XIIIe siècle, sonna le glas de l’ordalie, bien mal appelée « jugement de Dieu », en interdisant aux clercs d’y participer [4] ; celui des jésuites allemands Adam Tanner et Friedrich Spee, qui, au début du XVIIe siècle, s’élevèrent contre les procès de sorcellerie et s’opposèrent à l’usage de la torture, qui extorquait des aveux toujours trop conformes aux attentes des juges [5].

Je ne mentionne pas ces auteurs pré-modernes ou à peine modernes par une quelconque nostalgie réactionnaire. Car à l’époque plus tardive, et pour nous plus récente, celle qui a suivi la Révolution française, les guerres de l’Empire et les débuts sauvages de l’industrialisation, nous revendiquons aussi des ancêtres.

Ainsi, les grands enquêteurs des années 30 et 40 du XIXe siècle qui ont décrit, pour la dénoncer, la misère des familles ouvrières. Ils étaient de toutes tendances, depuis Friedrich Engels, aux crochets duquel Marx vivait, jusqu’au très catholique et légitimiste Alban de Villeneuve-Bargemont, en passant par Charles Dickens [6].

Ainsi les travailleurs du mouvement socialiste. La protection que les corporations leur avaient assurée avait été supprimée en 1791 par la Loi Le Chapelier. Le mouvement ouvrier lui donna des formes nouvelles : celle des syndicats, des coopératives, des mutuelles, etc.

Ainsi les parlementaires qui firent voter les premières lois limitant le travail des enfants. Sans oublier ceux qui interdirent la traite des esclaves, puis décidèrent d’abolir l’esclavage sous toutes ses formes [7].

Nous voyons de l’humain là où d’autres ne voient que du biologique, de l’économique, du politique.

Nous comprenons notre action comme se situant dans le droit fil de ces précurseurs. Quant à nos contemporains, nous ne prétendons être plus intelligents qu’eux, ni moralement meilleurs que qui que ce soit.

En revanche, nous croyons avoir une meilleure vue, des yeux plus perçants que bien des gens, et spécialement que bien de nos dirigeants. Qu’est-ce que cette vue plus fine nous permet de percevoir plus clairement que d’autres ? Eh bien, tout simplement, l’humain. Nous voyons de l’humain là où d’autres ne voient que du biologique, de l’économique, du politique. Nous voyons des personnes libres et intrinsèquement dignes, là où d’autres ne voient que des consommateurs, des électeurs potentiels, voire de la chair à canon ou des objets sexuels.

Là aussi, nous nous replaçons dans une généalogie. Rappelons-nous la situation du monde ancien, au moment où les Chrétiens commencèrent à diffuser leur message. Que certaines catégories de « bipèdes sans plumes » relevaient de l’humain n’allait nullement de soi. La plénitude de l’humain était l’apanage des adultes mâles de condition libre, citoyens d’une cité.

En revanche, les femmes, les nouveau-nés, les esclaves, n’étaient tout au plus que partiellement humains.

Cette façon de voir n’était pas réservée aux gens simples ; une bonne partie de l’élite intellectuelle la partageait. Pour un géant de la pensée comme Aristote, les femelles de l’espèce humaine étaient le résultat d’une cuisson insuffisante du sperme [8]. Pour un immense poète comme Homère, et selon un vers très souvent cité, un homme qui tombait en esclavage perdait la moitié de ses qualités (aretè)[9]. Platon ne voyait aucune objection à l’exposition des enfants défectueux [10].

Et malheur à qui combinait la disgrâce d’être de sexe féminin et trop petit pour se défendre ! Ainsi, un homme du peuple, un ouvrier grec d’Égypte écrit à sa femme enceinte, le 17 juin de l’an 1 avant Jésus-Christ : « Quand tu enfanteras […] si c’est un mâle, laisse-le (aphes), si c’est une femelle, jette-la (ekbale) ![11]»

L’universalisme que certains stoïciens avaient commencé à prêcher à l’élite fut diffusé dans la masse par les Chrétiens. Leur activité pouvait prendre comme programme la phrase de saint Paul : « Il n’y a plus ni Juif ni païen, ni homme libre ni esclave, ni homme ni femme » (Galates, 3, 28).

Refuser d’opposer le fort contre le faible

C’est précisément à cause de ce regard élargi, capable d’englober toutes les dimensions de l’humain, toute la durée de sa vie, tous les niveaux de son développement, que nous refusons de jouer l’une de ces dimensions contre l’autre : l’homme contre la femme, le riche contre le pauvre, le savant contre l’ignorant, l’adulte contre l’enfant, etc. Toutes ces oppositions se ramènent d’ailleurs à celle du fort contre le faible.

Ainsi, par exemple, nous cherchons à ce que la femme n’ait pas à choisir entre sa carrière et sa famille, ou entre son compagnon et l’enfant qu’elle porte.

Ce refus d’opposer vaut aussi pour nous. Nous ne défendons aucun groupe, même pas celui ou ceux au(x)quel(s) il se trouve que nous appartenons par notre naissance ou par nos choix. Le seul club dont nous nous reconnaissons membres est le genre humain.

Nous ne défendons les intérêts de personne de particulier, et surtout pas les nôtres. Contrairement à ce qu’on voudrait faire croire, nous ne roulons pas pour nous-mêmes. Bien au contraire, nous cherchons à étendre la protection à ceux qui ne peuvent même pas encore, ou qui ne pourront jamais, ou qui ne peuvent plus, faire valoir eux-mêmes leurs droits.

Il est des gens qui nous objectent : « nous ne vous obligeons à rien ; pourquoi voulez-vous nous empêcher de faire ce que nous voulons ? » En d’autres termes : vous n’avez le droit que de défendre votre propre bifteck, non de défendre autrui. Si l’on avait raisonné ainsi dans les années 40, y aurait-il eu beaucoup de « justes parmi les nations » ? On pourrait à l’extrême rigueur admettre une telle attitude si autrui pouvait se défendre lui-même. Mais est-ce le cas ?

On est en effet plus ou moins faible. Les ouvriers qui se sentent exploités peuvent se regrouper en syndicats. Les colonisés peuvent se révolter, sans violence comme avec Gandhi, ou par les armes. Mais comment les fœtus, les handicapés ou les comateux pourraient-ils faire valoir leur droit à la vie ? Il faut que quelqu’un parle pour eux.

Réaffirmer les évidences

Aujourd’hui, ce en faveur de quoi nous nous engageons — la vie, la raison, la recherche de la vérité, la liberté, l’égale dignité de tout homme — tout cela pourrait passer pour des évidences, si ce n’est des banalités. Peut-être y eut-il jadis un temps béni où ces principes étaient paisiblement possédés et partagés. Personne ne les remettant en question, il n’était nul besoin de les défendre, ni même de leur donner une formulation explicite.

Ces principes, il fallait seulement les faire respecter. Cela se faisait d’ailleurs tant bien que mal. Et la plupart du temps plutôt mal que bien. Ce pour quoi il faut se garder de tout rêve rétrospectif idéalisant le passé.

L’examen de conscience et la repentance pour les fautes commises par notre civilisation, et parfois au nom même de la civilisation, voilà une très bonne chose. Encore faut-il qu’elle ne nous soustraie pas au devoir désagréable de battre notre coulpe sur notre poitrine à nous et non, commodément, sur celle de nos ancêtres.

Quoi qu’il en soit de l’image rose ou noire du passé, il est de fait que nous vivons à une époque où il faut réaffirmer les évidences, redire des platitudes, et où l’on ne peut le faire sans prendre quelques risques. Il y a déjà un peu plus d’un siècle, Chesterton l’avait prophétisé : un temps viendra où l’on allumera des bûchers pour y brûler ceux qui osent rappeler que deux et deux font quatre, où l’on devra tirer l’épée pour défendre le droit de dire que, l’été, les feuilles sur les arbres sont vertes [12].

Nous y sommes.

Le devoir de vérité

Il y a va donc de la vérité, du devoir et du droit de la chercher, de la comprendre, et de la publier. Non pas ce « chacun sa vérité » que l’on ne cesse de nous seriner et dont on voudrait qu’il devienne, paradoxalement, l’opinion commune. Non pas la vérité d’un pays, d’une civilisation, d’une époque, d’une classe d’âge, d’un sexe. Mais la vérité de toute personne, la vérité que tous peuvent partager, celle autour de laquelle une authentique communauté peut se rassembler dans la paix.

Soljénitsyne, dans sa Lettre aux dirigeant de l’Union Soviétique, parle de la pire souffrance infligée par le régime idéologique. Ce n’était pas la pénurie, pourtant manifestée par les queues interminables devant les magasins. Ce n’était pas l’oppression et le manque de liberté, qui étaient pourtant pesantes à l’époque de Brejnev où il écrivait. Cette pire souffrance, selon lui, était l’obligation de mentir pour pouvoir survivre [13]. Il fallait dire, évidemment sans en croire un mot, le contraire de ce dont on faisait pourtant chaque jour la cuisante expérience. Il fallait dire que l’on vivait dans une société socialiste, que la justice sociale était un fait, que l’abondance et la liberté régnaient, etc. alors que la réalité était à l’évidence diamétralement opposée.

Aujourd’hui, une nouvelle forme de mensonge règne dans de larges parties de l’espace public. Certes, elle n’est plus, ou pas encore, imposée par une police politique. Nos sociétés préfèrent l’incitation discrète que l’on commence à appeler de son nom anglais de nudge. La langue du mensonge commence à s’inscrire dans les textes de lois. Refuser de la parler mène déjà à l’ostracisme médiatique et risque de mener demain à l’ostracisme social.

Serons-nous écoutés ? Ce n’est pas notre faute si notre faible voix détonne dans le concert. C’est d’ailleurs le plus souvent un concert silencieux. C’est le silence assourdissant de tous ceux qui sentent confusément qu’ils devraient prendre la parole. Mais, comme ils se croient seuls à voir ce qu’ils voient et à penser ce qu’ils pensent, ils se laissent intimider et préfèrent laisser le micro aux endormeurs et aux menteurs.

Pourquoi prenons-nous la parole ? Nous n’avons pas choisi de nous sentir responsables, quel que soit notre nombre, de ce qui concerne tous les hommes. Nous n’avons pas choisi de nous sentir en devoir de parler. Nous n’avons qu’une peur, c’est que les générations futures, pour peu qu’il y en ait, nous accusent de non-assistance à civilisation en danger. Malheur à nous si nous nous taisons !

 

[1] Paul Valéry, « La crise de l’esprit » [1920], dans Œuvres, éd. J. Hytier, Paris, Gallimard, 1957, t. 1, p. 995.

[2] F. Melchior Grimm, Correspondance Littéraire, 15.1.1757, t. IV, éd. U. Kölving, Ferney-Voltaire, Centre international d’études du xviiie siècle, 2010, p. 27 : « le xviiie siècle a surpassé tous les autres dans les éloges qu’il s’est prodigués à lui-même. »

[3] Grégoire de Nysse, Homélies sur l’Ecclésiaste, IV, 1, éd. F. Vinel, Paris, Cerf, 1996, p. 224-232.

[4] Innocent III, Concile du Latran IV (1215)

[5] Friedrich Spee, Cautio criminalis seu de processibus contra sagas liber, Rinteln, Petrus Lucius, 1631 ; traduction allemande J.-F. Ritter, Cautio criminalis oder rechtliches Bedenken wegen der Hexenprozesse, Munich, dtv, 2000.

[6] A. de Villeneuve-Bargemont, Économie politique chrétienne, ou Recherches sur la nature et les causes du paupérisme en France et en Europe, et sur les moyens de le soulager et de le prévenir, Paris, Paulin, 1834 ; C. Dickens, Oliver Twist [1839]; F. Engels, Die Lage der arbeitenden Klasse in England. Nach eigner Anschauung und authentischen Quellen [1845], Werke, t. 2, p. 225-506

[7]  Voir O. Grenouilleau, La révolution abolitionniste, Paris, Gallimard, 2017.

[8] Aristote, Génération des animaux, I, 20, 728a17-21.

[9] Homère, Odyssée, XVII, 322-323.

[10] Platon, République, IV, 460c, 461c.

[11] Papyrus 744, 8-10 dans The Oxyrhynchus Papyri, Part IV, éd. B. P. Grenfell et A. S. Hunt, Londres, Egypt Exploration Fund, 1904, p. 244, traduction dans R. Kieffer et L. Rydbeck, Existence païenne au début du christianisme, Paris, Cerf, 1983, p. 34.

[12] G. K. Chesterton, Heretics [1905], ch. XX, dernières lignes, Mineola, Dover, 2006, p. 165.

[13] A. Soljénitsyne, Lettre aux dirigeants de l’Union Soviétique, ch. VI, Paris, Fayard, 1974, p. 36.

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