IA : « Quand on ne sait plus dire ce qu’est l’homme, on ne sait plus dire ce qu’est la machine »

Publié le 24 Jan, 2023

« Il est évident que notre quotidien va être profondément transformé, que ce soit dans notre rapport au réel ou à l’autre, par l’immixtion de la machine, de l’IA [1], et des algorithmes dans nos vies journalières. Le social, le sociétal, et même l’anthropologie sont en train de se refaçonner », analyse Laëtitia Pouliquen, dans un entretien pour le journal Le Figaro. Elle dirige le think tank NBIC Ethics, un think tank traitant de l’éthique des technologies auprès des institutions européennes.

Le rôle de l’Europe

« La digitalisation de notre quotidien nous fait perdre de vue une certaine vision de l’homme, déplore Laëtitia Pouliquen. Face à ces changements, une réflexion morale est nécessaire pour établir un cadre légal, pour ne pas oublier ce qu’est l’homme et en quoi se différencie-t-il de la machine. »

Et l’Europe a un rôle important à jouer, estime-t-elle. En effet, contrairement à la Chine ou aux Etats-Unis, « notre approche qui est plus axée sur l’éthique que sur l’investissement, nous confère un rôle tout particulier dans le développement des nouvelles technologies ». « L’Europe est historiquement le premier foyer de réflexion philosophique et morale, pointe la directrice du think tank, et doit continuer de l’être dans les secteurs de pointe. »

Le capital au détriment de la morale

En 2017, le rapport Delvaux [2], porteur de « mesures très idéalisées et idéologisées quant à la défense des robots » a été adopté, en dépit des alertes (cf. Rapport Delvaux adopté : le Parlement Européen entre dans la fiction transhumaniste).

Le Guide d’éthique de la Commission européenne sur l’intelligence artificielle a fait suite à ce rapport. « Parmi les 53 experts qui ont participé à ce guide, 90% d’entre eux étaient dans le business technologique, experts, ou représentants de groupes de consommateurs, mais il n’y avait presque aucun philosophe, anthropologue, ou psychiatre… », déplore Laëtitia Pouliquen. « L’approche n’était absolument pas humaine, mais économique », souligne-t-elle.

Car « les comités censés être “éthiques”, ont tendance à s’appuyer non pas sur la morale mais sur une logique capitalistique, car les bénéfices, eux, ne sont pas relatifs », dénonce la directrice du think tank. Or, « si l’on ne se pose pas la question de ce qu’est l’homme, les guides d’éthique sur l’IA risquent de se transformer en véritables projets dystopiques et transhumanistes ».

Les conséquence de la disparition du « socle commun »

« Par sa nature même, l’IA échappe en partie à notre contrôle », affirme Laëtitia Pouliquen. Mais « légiférer sur des questions morales à propos de l’IA est devenu presque impossible aujourd’hui, du fait du relativisme de notre société ». « Il n’y a plus de socle commun, de principes universels sur lesquels s’appuyer », regrette-t-elle. Et « quand on ne sait plus dire ce qu’est l’homme, on ne sait plus dire ce qu’est la machine ».

Pour Laëtitia Pouliquen, « l’individu moderne ne supporte plus d’autre ordre moral et naturel que son propre désir. Le “je” est devenu la mesure de l’humanité ». Et « la déconnexion du réel, liée au numérique, renforce ce relativisme ».

 

[1] Intelligence artificielle

[2] La député européenne luxembourgeoise Maddy Delvaux présentait dans ce rapport législatif « l’augmentation de l’homme comme quelque chose d’essentiellement positif ». Certains articles « établissaient la notion de personnalité morale pour les robots, afin de les faire sujets de droits ». « La version originale voulait même permettre aux robots d’avoir un patrimoine assurantiel et d’investir en Bourse, afin de pouvoir financer leur propre évolution. »

Source : Le Figaro, Pierre-Alexis Michau (19/01/2023) – Photo : iStock

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