Crise des opioïdes aux USA : les labos « dealent » leurs antalgiques

Publié le 31 Jan, 2020

La « crise des opioïdes » que traversent les Etats Unis révèle, au fil des dossiers d’instruction, le manque de scrupules et d’éthique dont ont usé les fabricants d’antidouleurs pour doper les ventes de leurs antalgiques opioïdes. Aujourd’hui traduits devant la justice, ils sont accusés d’être « à l’origine de la plus grave crise de santé publique » de l’histoire des Etats-Unis. Ainsi et selon les Centers for Disease Control (CDC), plus de 200 000 décès par overdose leur sont attribuables depuis 1999.

L’histoire commence en 1980, lorsque « la très prestigieuse revue New England Journal of Medicine » publie les résultats d’une étude « évaluant l’effet des médicaments opiacés sur 11 882 patients hospitalisés ». Selon l’étude, l’asservissement au médicament serait « rare » puisque seuls 4 des 11882 patients « présentent des signes de dépendance ». Aucun détail n’est donné « sur les molécules utilisées, leurs dosages ou la durée du traitement ». Pourtant, pendant 25 ans, cette publication sera « au cœur de l’argumentaire des fabricants d’opioïdes » qui répéteront « en boucle dans les brochures, les conférences et les échanges avec les docteurs » que « le risque d’addiction concerne moins de 1 % des patients ».

Publicités mensongères, campagnes de communication rondement menées, commerciaux galvanisés, corruption de médecins et d’experts, dissimulation d’effets secondaires…tous les moyens seront bons pour booster les ventes des fabricants d’opiacés et tout particulièrement pour le laboratoire Purdue. « Les chiffres sont vertigineux : entre 2006 et 2014, au pic du succès de ces molécules, les pharmaciens ont délivré 100 milliards de comprimés d’oxycodone et d’hydrocodone, les deux principales molécules incriminées »  Ainsi, pour la seule société Purdue, dans les années 2010, les ventes s’élèvent « à plus de 3 milliards de dollars par an ».

Pour mettre fin aux poursuites judiciaires dont ils sont l’objet, les laboratoires incriminés proposent une somme de 10 à 12 milliards de dollars, «  mais il en faudra bien davantage pour sevrer les Etats-Unis ». Ainsi , « en 2018, 15 % des Américains avaient reçu au moins une prescription pour un antalgique opioïde, pour un total avoisinant les 170 millions d’ordonnances ».

On compte au nombre des artifices auxquels les laboratoires ont eu recours, un logiciel incitant les médecins à prescrire plus souvent les puissants analgésiques. Il est le fruit d’une commande passée auprès de Practice Fusion, une startup spécialisée dans les dossiers électroniques de patients aux Etats-Unis. « Cela se passait comme suit: dans le dossier électronique du patient, le médecin voyait s’ouvrir une fenêtre émergente posant la question de savoir quel était le degré de souffrance du patient. Dans un menu déroulant, le médecin découvrait ensuite une série d’options, dont une référence à un spécialiste antidouleur ou à une prescription pour des calmants opioïdes. D’une simple pression sur un bouton, le médecin pouvait aussi générer un mode de traitement automatique ». Entre 2016 et 2019, la fenêtre émergente s’ouvrit à 230 millions de reprises. La startup a été condamnée à verser 145 millions de dollars, dont 26 millions pour une amende judiciaire, et 119 millions pour liquider les procès en cours. Il s’agit «  de la première condamnation criminelle impliquant un vendeur de dossiers électroniques de patients »

Pour aller plus loin :

Des implants dans le cerveau pour limiter la dépendance aux opioïdes ?

Aux USA, les décès par overdose alimentent 17,6 % des transplantations d’organes

Le Monde, Chloé Hecketsweiler (31/01/2020)

Data News, Els Bellen (31/01/2020)

 

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