Autorisation de la recherche sur l’embryon humain : « business ou santé publique ? »

Publié le : 25 mai 2011

Le Monde.fr publie une tribune de Laurent Aventin, économiste de la santé, Alexandra Henrion Caude, chercheur à l’INSERM et Alain Privat, ancien chercheur à l’INSERM, sur les enjeux commerciaux considérables des recherches sur les cellules embryonnaires humaines.

Le 11 mai 2011, les députés de la commission spéciale de bioéthique de l’Assemblée nationale ont avalisé le choix des sénateurs concernant l’autorisation de la recherche sur l’embryon humain et les cellules souches embryonnaires humaines (Cf Synthèse de presse du 12/05/11). La recherche sur les cellules souches embryonnaires humaines nécessitant la destruction d’embryons humains, cette décision pose un véritable problème éthique.

La mise en avant de la notion de "progrès thérapeutique" et des organismes de contrôle comme l’Agence de la biomédecine ou l’AFSSAPS a nourri un sentiment de confiance. Pourtant, "les enjeux véritables de ces recherches, portés notamment par les Entreprises du Médicament émergent", notent les auteurs de la tribune. Il s’agit d’enjeux économiques considérables.

Actuellement en effet, l’enjeu scientifique des cellules embryonnaires humaines n’est plus d’abord de chercher à développer des thérapies, cet objectif s’étant révélé difficile à atteindre, mais "d’utiliser ces cellules  pour modéliser des maladies et cribler des molécules au profit de l’industrie pharmaceutique". Or, les cellules pluripotentes induites (iPS) découvertes en 2007 permettent de mener ces travaux efficacement sans poser de difficulté éthique. Elles s’obtiennent aisément à partir de cellules de la peau des patients et elles ont déjà permis, en seulement 3 ans, la modélisation de plus d’une dizaine de maladies. De nombreux travaux internationaux sur les iPS présentent des avancées importantes pour la future mise au point de thérapies cellulaires. Dans un rapport intitulé "Manipulation de l’embryon humain : business ou santé publique ?", Laurent Aventin rappelle les propos de Jacques Testart qui rappelait en 2010 que "malgré la position d’excellence en embryologie des Britanniques depuis toujours […] la licence qui fut accordée aux chercheurs [en matière de recherche sur l’embryon humain] ne conduisit à aucun résultat significatif pour la science ou la médecine". Les annonces qui prétendraient le contraire "enferment les patients, les familles, l’opinion publique, les médias et les responsables politiques dans l’idée erronée selon laquelle la recherche sur les maladies génétiques ne pourrait désormais progresser que grâce aux embryons humains", concluent les signataires de la tribune.

En réalité, la volonté de changer de régime législatif concernant les recherches sur l’embryon vise à satisfaire des intérêts industriels plutôt que thérapeutiques. Le professeur Philippe Menasché, favorable à l’autorisation de la recherche sur l’embryon, a lui-même déclaré devant la commission spéciale de bioéthique de l’Assemblée nationale que la loi actuelle n’empêchait pas ces recherches en tant que telles mais qu’elle freinait les investissements industriels.

L’embryon humain est donc un "matériau rentable". Alors que, pour les grandes entreprises pharmaceutiques, le développement d’un nouveau médicament prend 15 ans et requiert environ 650 millions de dollars, l’utilisation de cellules embryonnaires humaines pour tester de nouvelles molécules signifient pour elles une réduction de leurs investissements sur les essais par la suppression d’étapes coûteuses, notamment celles qui sont menées sur le modèle animal. "L’industrie pharmaceutique mondiale pourrait économiser environ 8 milliards de dollars par an actuellement nécessaires à la modélisation de nouvelles molécules thérapeutiques. Or,  cette même économie pourrait être réalisée en utilisant des iPS", rappellent les auteurs de la tribune.

Ces intérêts financiers gravitant autour de la recherche sur l’embryon humain ont été mis en lumière récemment dans l’avis rendu par Yves Bot, le procureur de la Cour de Justice de l’Union européenne (UE) sur la brevetabilité et l’utilisation à des fins industrielles ou ou commerciales de l’embryon humain et des cellules embryonnaires humaines (Cf. Synthèse de presse du 25/03/11). Fondées sur la directive 98/44 de l’UE, les conclusions de cet avis contredisent les arguments des tenants d’une libéralisation de la recherche sur l’embryon humain : l’avis récuse clairement toute utilisation commerciale ou industrielle de l’embryon humain, incluant "dans la protection qui est due au corps humain, les recherches sur les lignées de cellules souches embryonnaires".   En réaction à cet avis, un petit groupe de chercheurs a répondu "par un argument commercial en brandissant la menace de la délocalisation de de l’industrie pharmaceutique" constate Laurent Aventin dans son rapport  (Cf. Synthèse de presse du 02/05/11). Au même moment, le 29 avril 2011, une cour d’appel américaine a autorisé le financement public de la recherche sur les cellules souches embryonnaires. "Il est évident que le débat en Europe est aussi lié à cette décision américaine, cela montre également qu’il ne s’agit plus ici de questions éthiques mais de parts de marché potentielle". 

La tentation utilitariste de la médecine que l’on observe aujourd’hui "se justifie toujours au nom du progrès, mais lequel ? Comment ce progrès peut-il se prévaloir d’une idéologie qui réduit la science à un outil de valorisation économique et industrielle des résultats et de leur utilité ?"  Une telle politique "réduite au pragmatisme sans valeurs" ne peut que conduire à l’abandon des préoccupations éthiques, pourtant à même de garantir "une certaine indépendance des scientifiques vis-à-vis des intérêts économiques".

Le Monde.fr 25/05/11 - ecosanconsulting.wordpress.com

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