Progrès biomédical, progrès moral ?

Publié le : 25 octobre 2010

Emmanuel Hirsch, professeur d’éthique médicale à la faculté de médecine Paris-Sud-XI, publie un article dans Le Monde intitulé "Concilier morale et progrès biomédical". Il explique la nécessité d’apprécier les usages et impacts de la recherche biomédicale et l’acceptabilité sociale de ses applications, dans la plus grande transparence.

Emmanuel Hirsch remarque que l’intitulé du rapport de la mission parlementaire d’information sur la révision des lois de bioéthique, remis en janvier 2010 au gouvernement, est porteur d’une double exigence : "Favoriser le progrès médical. Respecter la dignité humaine". Toutefois, ces deux nécessités ne semblent plus s’imposer d’emblée : en effet, comment "concilier les principes estimés supérieurs avec les contraintes d’une recherche biomédicale menée au plan international selon des critères, des procédures et des finalités susceptibles de bouleverser nos valeurs et notre cohésion sociale ?"  On peut en effet s’inquiéter de ce que les logiques guidant la recherche biomédicale ébranlent les principes clefs de la bioéthique : "nos repères bioéthiques résisteront-ils encore bien longtemps à la montée en puissance de mentalités et de logiques, notamment financières, qui s’insinuent dans la gouvernance de la recherche biomédicale au point d’en fixer les objectifs, les méthodes, et de produire des normes souvent peu soucieuses du bien commun ?"

Parvenue à une efficience jamais connue jusqu’à présent, la recherche biomédicale semble dériver dans des directions improbables par les perspectives, à la fois fascinantes et terrifiantes, "qu’elle propose à la transformation de l’homme au-delà de la condition humaine". Des pratiques dont la signification thérapeutique est floue et incertaine viennent aujourd’hui mettre en question l’idée même de médecine. Dans le même temps, on constate que "les textes internationaux de bioéthique renforcent plus que jamais les mises en garde à l’égard des dérives, abus, discriminations inhérents à un usage inconsidéré et parfois dévoyé de la biomédecine". La Convention d’Oviedo déclare ainsi la nécessité de ne pas mésestimer les inquiétudes induites par "des actes qui pourraient mettre en danger la dignité humaine par un usage impropre de la biologie et de la médecine". La responsabilité bioéthique ne saurait plus se limiter à l’énoncé d’un texte de loi "que défient les effets d’annonces et des pratiques en laboratoire difficilement contrôlables".

Avec l’imposition de nouveaux principes et finalités, au nom d’un "bien" dont on n’ose plus discuter la légitimité, on peut "se demander si les droits de l’homme préserveront une certaine pertinence", et si l’idée selon laquelle "l’intérêt et le bien de l’être humain doivent prévaloir sur le seul intérêt de la société ou de la science" peut être encore tenue. Dans l’actuel environnement biomédical mû par une volonté d’amélioration et de transformation de l’homme au-delà de sa condition, que devient l’idée de santé et la notion de "démocratie sanitaire" ?

Dans cette course en avant, le concept même de responsabilité scientifique devient équivoque et chancelle. Une approche réfléchie des nouvelles technologies fait défaut  "comme si déjà nous ne parvenions plus à cerner des phénomènes qui défient nos concepts" : le législateur et les instances éthiques et scientifiques ne se penchent pas sur les avancées des neurosciences, des nanotechnologies ou sur la convergence des technologies.

Emmanuel Hirsch souligne que "les thématiques de recherche biomédicales visent une solvabilité et plus encore un retour sur investissement qui méprisent l’intérêt général et évoquent les causes indignes de la convoitise incontrôlable des marchés financiers". Il rappelle qu’aujourd’hui encore, de nombreux "sans voix" meurent, à défaut de traitements, "dans  l’assourdissement de promesses inconsidérées ou de prouesses réservées à une élite de pourvus fascinés par l’idéologie marchande d’un progrès sans entrave. Nos controverses bioéthiques sophistiquées apparaissent dès lors indécentes à ceux qui attendent de la biomédecine l’accès à des traitements vitaux pourtant disponibles".

Il rappelle que notre responsabilité tient à la qualité d’un débat démocratique. Ce débat ne saurait être délégué à quelque autorité savante qui nous dédouanerait d’un nécessaire devoir de pédagogie, de concertation publique et de réflexion.

Il appartient donc au législateur, lors de la révision de la loi de bioéthique, de relever le défi en donnant la primauté aux principes de la démocratie dans un environnement biomédical de moins en moins solidaire et de plus en plus dominé par des intérêts individualistes.

Le Monde (Emmanuel Hirsch) 23/10/10 

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