M. de Hennezel : « la loi ne doit reconnaître à personne le droit d’administrer la mort »

Publié le : 2 septembre 2011

Suite à la mise en examen du Dr Bonnemaison soupçonné d’empoisonnement sur plusieurs de ses patients âgés en fin de vie (Cf. Synthèse de presse d’août 2011), l’hebdomadaire Valeurs actuelles publie un entretien avec Marie de Hennezel, psychologue clinicienne, spécialiste des questions liées à la fin de vie et auteur de nombreux livres sur le sujet.

Marie de Hennezel ne cache pas sa surprise devant la manière dont les partisans de l’euthanasie se sont "saisis de cette affaire pour reprendre l’offensive".  Bien que l’enquête ne soit pas terminée, les premiers éléments révèlent que les victimes étaient des personnes âgées qui n’avaient apparemment pas formulé de demande de mort. Ce cas montre la nécessité de maintenir l’interdit de l’euthanasie : "si nous autorisions de telles pratiques, le risque serait grand que des milliers de personnes âgées subissent le même sort. […] La loi ne doit reconnaître à personne le droit d’administrer la mort". Alors qu’une importante confusion règne sur les termes et sur les pratiques en fin de vie, il faut se garder de tirer des conclusions hâtives à partir des résultats de sondages sur l’euthanasie qui sont "commandés dans un contexte d’émotion qui ne favorise pas la réflexion sereine". En réalité, fait remarquer Marie de Hennezel, les partisans de l’euthanasie "se prononcent surtout contre l’acharnement thérapeutique, pour une "mort douce", en clair pour une fin de vie apaisée et sans souffrance". La loi de 2005 sur la fin de vie vient précisément répondre à cette attente et il est nécessaire qu’elle soit appliquée. Elle prévoit notamment que le médecin s’abstienne de toute "obstination déraisonnable", en acceptant de suspendre les traitements dès lors qu’il apparaissent vains ou disproportionnés. Arrêter un traitement ne signifie pas arrêter les soins car "tout doit être fait pour soulager la douleur" conformément à la démarche de la médecine palliative. La loi sur la fin de vie "refuse l’acharnement thérapeutique tout en maintenant l’interdit de tuer".  Malheureusement, on constate que de nombreux français ignorent les termes de cette loi et les résultats des sondages sur la question de l’euthanasie "seraient très différents s’ils la connaissaient mieux". Quant aux soignants, beaucoup disent que la loi les satisfait et ne veulent pas d’un droit d’administrer la mort.

Au coeur de ce débat éminemment éthique se trouve la "question de l’intention" souligne Marie de Hennezel : "quel sens donne-t-on à un acte ?" C’est le cas par exemple lorsque la souffrance du malade requiert d’augmenter la dose d’antalgiques ou d’analgésiques ; l’intention n’est pas de donner la mort. Soulager la souffrance est une chose, "injecter une substance létale en est une autre". Autoriser un droit de donner la mort serait d’autant plus pernicieux "qu’il est très difficile d’interpréter une demande d’euthanasie formulée par un malade en fin de vie". Ces demandes expriment autre chose : "un besoin d’être soulagé, d’être rassuré sur les circonstances dans lesquelles se déroulera la mort, (…) d’entendre les mots justes, de recevoir les gestes de tendresse qui apaisent, bref le besoin de sentir que l’on ne sera pas abandonné". Les médecins ne sont pas toujours formés à répondre aux malades en fin de vie et il est indispensable d’ "aider les soignants à s’approprier les principes de la démarche palliative". Alors que le programme de développement des soins palliatifs, lancé en 2008 par le gouvernement, est en cours d’exécution, une loi sur l’euthanasie viendrait "ruiner des années d’efforts entrepris au bénéfice des patients".

Marie de Hennezel souligne la confusion dangereuse qu’entretiennent les partisans de l’euthanasie en parlant du droit de mourir "dans la dignité". Ce n’est pas parce qu’on n’est plus autonome ou "physiquement dégradé qu’on perd en humanité", rappelle-t-elle. Si la dignité est confondue avec l’état de santé d’une personne, des personnes handicapées, moins autonomes, seraient alors estimées comme "moins dignes de considération que les personnes valides". Or, "il faut rappeler constamment que la dignité est intrinsèque à l’être humain quel que soit son état de santé" : cet impératif éthique fonde l’idée même d’accompagnement. Exiger d’une personne qu’elle donne la mort est injustifiable, il s’agit d’un "acte si grave que les traces psychologiques en sont indélébiles".

Le risque de dérives est réel aujourd’hui dans un contexte économique difficile. Il est frappant de noter que le Sénat a examiné une proposition de loi sur l’euthanasie en janvier 2011 au moment même où commençaient les consultations sur le financement de la dépendance, observe Marie de Hennezel. Contrairement aux idées reçues, "la fin de vie est souvent un temps fort de la vie", explique-t-elle, forte de son expérience en unité de soins palliatifs : "ne volons pas ces moments intimes, ne nous approprions pas leur mort".

Valeurs actuelles (propos recueillis par Fabrice Madouas) 01/09/11

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