L’obstétrique, une spécialité en péril ?

Publié le : 3 février 2021

Par : Patrick Leblanc

Alors que la loi de bioéthique est en deuxième lecture au Sénat et qu’une proposition de loi visant à l’allongement du délai pour une IVG sera de nouveau discutée à l’Assemblée nationale dès la semaine prochaine, Patrick Leblanc, gynécologue obstétricien, s’interroge sur le devenir de sa profession.

Une naissance demeurera toujours un moment unique. Le premier cri, le protoregard — la mère découverte par son enfant —, le premier contact physique avec le père lors du « peau à peau », la première tétée… autant d’instants privilégiés, particulièrement chargés sur le plan émotionnel pour les parents et qui ne laissent jamais indifférents des témoins pourtant habitués que sont l’obstétricien et la sage-femme. À l’opposé, l’annonce d’un décès in utero, catastrophe pour les futurs parents, l’est aussi pour les équipes car assimilé à un échec de leur métier. Ainsi l’acte de l’obstétricien[1] est bien d’aider les femmes à donner la vie, il en est l’essence même. Mais quelles menaces pèsent sur notre spécialité au point de faire craindre sa mise en danger ?

Le filtre pré-natal

L’accouchement fut longtemps l’aboutissement d’un suivi médical permettant de dépister, de prévenir et/ou de traiter des pathologies préexistantes ou induites par la grossesse. Depuis la fin 90, au fil des années,  il est aussi devenu le résultat d’un filtre des naissances mis en place de plus en plus tôt et généralisé, rendu emblématique par le dépistage de la trisomie 21. Le fœtus n’est plus présumé innocent. Au contraire. Dès les premières semaines, il est jugé suspect ayant la charge de prouver sa « normalité » à travers une succession d’examens : dosage de marqueurs sanguins chez la gestante, mesure échographique de la clarté nucale fœtale et selon le calcul de risque, recherche du chromosome surnuméraire fœtal circulant par une nouvelle prise de sang maternel avant sa confirmation diagnostique par prélèvement de liquide amniotique ou biopsie du futur placenta.

Une banalisation des pratiques

Ces différentes modalités du dépistage et du diagnostic ont été mises en place par étapes successives (nombreux arrêtés ministériels depuis 1997 et loi bioéthique de 2011) sur plus de deux décennies (cf. Jean-Marie Le Méné : « Le dépistage prénatal non invasif (DPNI) porte à sa perfection la politique eugéniste »). Elles sont à présent totalement banalisées dans notre pratique ainsi que la conséquence quasi inéluctable, l’interruption de grossesse, si le fœtus est jugé pathologique, diagnostiqué porteur de trisomie. D’autres facteurs favorisent cette banalisation dans notre subconscient[2] comme un voile jeté sur le vivant intra-utérin qui le réifie : citons principalement l’absence de statut juridique conféré au fœtus, les modalités de l’enseignement du dépistage aux étudiants mais aussi les mots utilisés par le médecin quand il qualifie les embryons de bons ou mauvais avant une réimplantation intrautérine lors d’une PMA…

Une anomie professionnelle

La banalisation de nos pratiques du dépistage de la trisomie 21 et de l’interruption de grossesse ne peut qu’aboutir à une perte de sens[3] du vivant. Cette abrasion des consciences n’est pas que le fait du professionnel, elle est aussi sociétale. Ce sentiment est encore renforcé par la plus grande précocité de l’interruption de grossesse, médicamenteuse, rendue possible par les tests précoces ainsi que par la suppression du délai de réflexion voulue par le législateur dans le cadre de l’IVG.

Des menaces législatives

Durant l’été 2020, plusieurs dispositions ont été votées en première lecture : la PMA pour toutes avec la fabrique d’enfant sans père (cf. La « PMA pour toutes », une mesure lunaire ?), l’allongement du délai de 14 à 16 semaines d’aménorrhée pour la réalisation d’une IVG (cf. Que devient le droit de la femme de ne pas avorter ? et L’IVG, un droit ?), la possibilité d’interrompre une grossesse jusqu’à son terme pour des raisons « psychosociales » aggravées par la grande précarité. Si le médecin n’a pas à juger ni à influencer le choix de la patiente ou du couple dans leur décision, il est en droit de s’interroger sur la nature et la valeur de ses actes et de leurs conséquences, médicales et psychologiques, quand bien même les partisans de l’interruption de grossesse affirment l’absence d’incidence.

Des choix sociétaux

En effet, l’obstétricien a-t-il pour mission d’éliminer les imperfections de la nature tandis que l’État fait le choix de ne pas investir dans des programmes de recherche sur la thérapie de la trisomie 21 ? Doit-il assumer les conséquences de la paupérisation d’une certaine partie de la population qui pourrait revendiquer une interruption tardive de grossesse pour des raisons dites psycho-sociales ou économiques ? Un médecin doit-il consacrer son temps en vue d’une PMA chez une femme non stérile au détriment d’autres patientes souffrant de réelles pathologies ?… Faut-il s’étonner que de jeunes médecins formés — inquiétés aussi par le risque médico-légal inhérent lié à la spécialité — renoncent à la pratique de l’obstétrique ? Pour pallier la diminution du nombre d’obstétriciens, le législateur veut autoriser les sages femmes à pratiquer des IVG chirurgicales. Auraient-elles une éthique de la vie différente de celle des obstétriciens ?

Une menace plus grave encore : la suppression de la clause de conscience 

La suppression de la clause de conscience est une demande récurrente, présentée par des députés aussi bien au Parlement européen qu’à l’Assemblée nationale en France. Pour quelle raison l’exercice de la clause de conscience serait contesté chez le médecin tandis qu’il est reconnu chez le soldat ?… Mais, dans les faits, il nous faut reconnaître qu’il existe déjà une sélection des médecins basée sur ce critère puisqu’un obstétricien, qui déclare être objecteur de conscience, peut se voir refuser un poste dans un service hospitalier.

Ainsi il existe bel et bien des motifs d’inquiétude concernant l’avenir de notre spécialité. Une évolution progressive et insidieuse de notre pratique est observée depuis des années : de nouvelles responsabilités nous incombent qui peuvent sembler totalement contraires à notre mission initiale. Si certains considèrent en termes d’avancées ou de progrès sociétaux des revendications de groupes minoritaires, s’agit-il réellement de progrès éthiques ? Une loi peut-elle contraindre la conscience du médecin ?

[1] Sur le plan étymologique, l’obstétricien [ob – stare] est celui qui se tient debout devant la femme pour accueillir l’enfant. (A. REY, Le Robert).

[2] H.Arendt, F.Midal.

[3] E.Durkheim.

Patrick Leblanc

Patrick Leblanc

Expert

Le docteur Patrick Leblanc, né en 1954, est gynécologue obstétricien à Béziers. Depuis 2011 il coordonne le Comité pour Sauver la médecine prénatale, qui regroupe plus d’un millier de professionnels de la grossesse (gynécologues et obstétriciens, sages femmes, généticiens…). Ce Comité s’est créé en 2010 afin que le corps médical puisse prendre la parole sur le sujet du diagnostic prénatal qui impacte structurellement les métiers de la grossesse. Le dépistage précoce et systématique de certaines pathologies, ainsi qu’une responsabilité accrue des professionnels de la grossesse conduisent à poser des questions éthiques importantes quant à l’avenir de la médecine mais aussi de la société. Au nom de ce comité, le Docteur Patrick Leblanc alerte sur l’évolution eugénique de la médecine prénatale en France et dans le monde.