L’humain et la personne – F.- X. Putallaz et B. N. Schumacher

Publié le : 1 août 2009

Frontières communes

 

L’histoire des peuples nous enseigne que la stabilité d’une société repose en partie sur sa capacité à placer les frontières au bon endroit, frontières capables d’accompagner par leur stabilité les flux qui modèlent la culture et les peuples et sans lesquels les sociétés se scléroseraient. Ignorer ces faits c’est se préparer à d’innombrables conflits en créant des zones de turbulences qui ne profitent à personne. 

 

Ces considérations sont aussi vérifiables en matière de politique. L’accélération de la technique spécialement dans le domaine scientifique et médical – débats sur l’interruption de grossesse, l’assistance médicale à la procréation, la recherche sur l’embryon, les transplantations, la fin de vie, le rationnement des soins, etc. – oblige à prendre des décisions « éclairées ». Nos sociétés post-modernes ayant rejeté toute référence au transcendant, la recherche des frontières permanentes reste (devient ?) une urgence pour résister à la tentation de trancher dans l’instant, sur une vague d’émotion ou de s’en remettre à des avis d’experts partiaux. La création des comités d’éthique est une tentative de recherche d’une pensée fondatrice, pourtant ces comités, reflétant les diverses idéologies d’une société ne peuvent prétendre dire le vrai, elles donnent seulement un avis consensuel. 

 

L’ouvrage que nous vous présentons aujourd’hui, tente d’approcher ces frontières permanentes, afin que la grande majorité des acteurs et décideurs puisse les reconnaitre, au-delà des divergences conjoncturelles. Telle est l’ambition de cet ouvrage, fruit d’un travail de deux années mené par vingt personnalités du monde universitaire européen, (médecins, biologistes, philosophes, etc.) sous la direction de François Xavier Putallaz et Bernard Schumacher, tous deux étant privat docent et maîtres d’enseignement et de recherche en philosophie à l’université de Fribourg. Dans un mouvement large le livre présente les controverses d’aujourd’hui (première partie), explore les fondements philosophiques reçus en héritage au cours des siècles et sans l’étude desquels il serait difficile d’avoir une juste vision des controverses actuelles (seconde partie), et enfin propose quelques repères pour une étude prospective (troisième partie).

 

La dignité humaine 

 

Il faut se rendre à l’évidence : toute option éthique repose sur une conception de l’homme et le désir affleurant au cours des débats de bioéthique de protéger la dignité humaine nous renvoie à la difficile tâche de reconnaître la signification de ce terme et d’en fournir une explication. Plusieurs chapitres de l’ouvrage sont donc consacrés à cette étude et s’interrogent en matière biomédicale sur l’expérimentation et la fin de vie.

 

Dans l’étude portant sur l’expérimentation sur l’être humain, le philosophe Jean-François Mattéiremarque une inversion des relations de la médecine au corps humain : « ce n’est plus en toute rigueur la santé naturelle du corps qui constitue la fin de la médecine ; c’est au contraire le développement technique de la médecine qui devient peu à peu la fin de la santé du corps », « cette inversion étant devenue possible par la réduction de la personne au sujet, du sujet au corps et du corps au produit ». Si le statut du corps humain embarrasse les juristes c’est parce qu’il témoigne d’une humanité qui ne se limite pas à la corporéité. « Devons-nous, même avec son consentement, développer de nouveaux types de recherche destinés à modifier son humanité et à produire un nouveau type d’être, à la lisière de l’humain et du non-humain, qu’on l’appelle cyborg ou surhomme ?  » La réponse négative à cette question repose sur un présupposé métaphysique, non pas celui de l’âme ou de l’esprit mais sur celui de la liberté, car là où la matière est reconnue comme déterminée, l’esprit se pose comme libre. Le philosophe Jacques Ricotabordant la dignité du mourant évoque les « trois sphères sémantiques de la dignité » : la dignité-décence, se référant à un attribut de la personne qui, subjectif, peut se dégrader, la dignité–liberté au sens où décider de l’heure de sa mort serait la manifestation de sa dignité, et enfin la dignité ontologique, comme « valeur absolue de l’être humain, dérivant du seul fait qu’il est homme ». Enfin l’analyse du professeurRobert Spaemann, « il n’y a pas de bonne façon de tuer« , montre les courants qui fondent la demande de reconnaissance d’euthanasie et du suicide, illustrée par Peter Singer. Il évoque notamment le lien entre euthanasie et démographie – lien d’autant plus efficace qu’il demeure caché- et entre euthanasie et recherche du plaisir, recherche excluant toute forme de souffrance. Or discourir sur la valeur d’une vie (cette vie-là vaut-elle la peine d’être vécue ?) « suppose préalablement la vie comme condition » et l’omettre est prélude à des crimes par milliers. Enfin la contribution de Bernard Schumacher sur la définition de la mort humaine est fondamentale pour aborder la question du prélèvement d’organes en resituant le débat sur les critères de mort.

 

La personne

 

Si la notion de personne est déjà au cœur de ces réflexions, certains chapitres l’abordent plus directement sans priver le lecteur d’un passionnant détour dans l’histoire de la philosophie de Saint Augustin à Peter Singer, avec Thomas d’Aquin, Hobbes ou Kant. C’est le cas des contributions que nous allons maintenant présenter, en priant les auteurs de bien vouloir pardonner ces évocations si rapides là où chaque chapitre mérite une lecture approfondie. Gunter Rager et FX Putallaz explorent les liens entre dignité, individu et personne ou individualité et existence, Laurence Renault, Georges Cottier, Berthold Wald retracent l’apparition du Moi à travers Duns Scot, Descartes et Locke et l’articulation du Moi à la personne, Theo Kobush montre l’apparition de la notion de liberté dans la philosophie moderne qui plonge racines dans la philosophie médiévale. Enfin les réflexions de prospective en fin d’ouvrage, notamment la contribution dePascal Ide sur la frontière entre l’homme et l’animal (jouissant l’un et l’autre d’une altérité corporelle significative), celles de Philippe Cormier et Jean Claude Wolf sur la frontière entre les personnes – altérité et intersubjectivité – les personnes sont-elles remplaçables ?- et celles sur la phénoménologie et l’altérité homme/femme, par Roberta de Monticelli et Hanna Barbara Gerl-Falkovitz, donneront au lecteur un recul nécessaire pour mesurer la qualité des débats éthiques contemporains et des outils efficaces pour établir des frontières communes à tous.

 

1- L’humain et la personne, sous la direction de François-Xavier Putallaz et Bernard N. Schumacher, Ed. Cerf, avril 2009.

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