Les périls de la révision de la loi de bioéthique

Publié le : 14 avril 2010

Dans Marianne, le philosophe Christian Godin évoque les différentes propositions du rapport parlementaire de Jean Leonetti et montre le caractère utilitariste de l’éthique qui sert de plus en plus "une volonté individuelle portée à l’absolu et jamais interrogée". Christian Godin montre comment "la vie et la mort sont devenues des enjeux politiques" et combien la partie qui se joue autour de cette révision de la loi de bioéthique de 2004 est complexe. Il repère cinq acteurs principaux : tout d’abord, "l’Etat, prudent, voudrait un simple toilettage de la loi", et "face à lui, des groupes actifs et influents défendent des positions radicales". Viennent ensuite ceux qui souhaitent le maintien du statu quo, et "les lobbies technoscientifiques qui ont évidemment tout à gagner à l’ouverture des marchés et des consciences, mais aussi tout intérêt à jouer en sourdine". Le cinquième pôle est "l’opinion publique, elle-même partagée, attentiste, pleine de crainte et d’espoir mêlés".

Christian Godin explique que la médecine n’a plus seulement et d’abord une vocation curative, elle "ne se contente plus de soigner et de guérir. […] elle agit sur les corps de manière de plus en plus intrusive". Désormais, avec la disparition des derniers "verrous moraux et législatifs", "tout ce qui est possible finira par être réalisé". Bien que la France soit parmi les pays les plus rigoureux concernant les choix bioéthiques – avec le maintien de l’interdiction de l’euthanasie active, de la gestation pour autrui (GPA), du clonage reproductif et l’encadrement des recherches sur les embryons – de nombreuses pressions surgissent pour une révision plus "progressiste" de la loi. L’Etat cherche à "consolider les digues tout en admettant certains aménagements" : maintien de l’interdiction de principe de la recherche sur l’embryon mais autorisation à titre dérogatoire "sans détermination de délais"; nécessité de reconnaître dans la loi le caractère médical du recours à l’assistance médicale à la procréation (AMP) mais assouplissement des conditions pour y accéder, avec la suppression de l’exigence de deux ans de vie commune minimum pour les couples pacsés; ajout du dépistage de la trisomie 21 dans le cadre du diagnostic préimplantatoire (DPI) qui pose la question des risques d’eugénisme.

Pour Christian Godin, "alors que la morale reposait sur des principes intangibles, l’éthique évalue au coup par coup en fonction du caractère utile ou non des résultats". La victoire de l’éthique ouvre un nouvel état de fait : "il ne s’agit plus de maintenir des principes mais d’encadrer juridiquement leur transgression". Christian Godin cite l’exemple de l’Agence de la biomédecine qui au cours des quatre dernières années a délivré en France "30 autorisations de recherche sur les cellules souches embryonnaires, au mépris de la loi qui n’autorise ce type de recherche que par dérogation du législateur". Il déplore la manière dont une certaine "gauche prométhéenne voudrait faire croire à l’existence de deux camps : du côté de la lumière, les progressistes, amis de la science, du côté obscurantiste, les réactionnaires inféodés au Pape. Comme si en 2010 nous étions encore du temps de Darwin ! Comme si la science avait encore pour but la recherche de la vérité !" Il constate une infinie "dérive subjectiviste des ‘droits à’ " chez ceux qui exaltent "l’individu néolibéral qui entend gérer sa vie comme une entreprise" et regardent les droits de l’individu comme des absolus "sans considération des solidarités". Rappelant les propos de Sylviane Agacinski dans son ouvrage Corps en miette au sujet de la GPA dont l’autorisation entraînerait une "marchandisation généralisée du corps féminin et pénaliserait les plus pauvres", Christian Godin dénonce les excès des "croisés du baby business". Plus que dans la "biopolitique" qu’évoquait Michel Foucault, nous sommes entrés dans le "biomarché".

Les options préconisées par la fondation Terra Nova, présidée par la psychanalyste Geneviève Delaisi de Parseval, offre, dans sa relecture progressiste du rapport parlementaire, un "plaidoyer symptomatique"  de cette absolutisation de la volonté individuelle.  Militant pour la création "d’un nouveau type de filiation, entre la filiation naturelle et la filiation adoptive", le contre-rapport de Terra Nova oublie "les différences élémentaires entre volonté et désir, caprice, envie, fantasme […]. A l’inverse de ce que suggère l’observation la plus élémentaire, la volonté individuelle est supposée éclairée, unique et définitive. Mais le propre d’un contrat n’est-il pas de pouvoir être résilié ? On le voit avec le divorce. Ce qu’une volonté fait, elle peut bien le défaire. Ce que l’on veut aujourd’hui, on peut très bien ne plus le vouloir demain". L’individu de la société post-démocratique est "censé détenir une créance illimitée de droits et tout obstacle, qu’il soit d’ordre physique, social ou légal, tendra à être identifiées à un préjudice". La revendication d’un "droit à fonder une famille" et d’un "droit à l’enfant" mènent ainsi les couples – stériles ou homosexuels – à "ressentir l’impossibilité objective où ils se trouvent de réaliser leurs désirs  comme un déni de droit".

Christian Godin déplore le réexamen régulier de la loi de bioéthique tous les cinq ans par lequel la loi organise par avance sa propre caducité. Cette révision qui se prévoit couronne l’actuel remplacement de la morale par l’éthique qui sert "l’évacuation de l’interdit définitif".

Marianne (Christian Godin) 10-16/04/10

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