Le monde souterrain de la PMA sauvage en France

Publié le : 18 avril 2018

Il semblerait qu’en chacun de nous soit inscrit un « désir d’enfant viscéral ». Et aujourd’hui on rencontre « des hommes et des femmes de tous les âges et de tous les coins de France, célibataires ou en couple, homos ou hétéros » qui « veulent avoir un enfant coûte que coûte, quitte à bousculer les schémas traditionnels de la filiation ». Ils sont « prêts à contourner les lois pour devenir parents ou co-parents », et n’hésitent pas à passer par des « sites de rencontre clandestins ».

 

Frédéric Bianco, responsable du site spécialisé Co-parents décrit sa vision de la démarche : « Il est temps d’admettre que le désir d’enfant peut se concevoir en dehors de la famille traditionnelle. Chacun cherche une solution alternative. Avant de se lancer dans l’aventure, les gens discutent des conditions d’implication de chacun auprès de l’éducation du futur enfant, d’un point de vue matériel ou concernant les valeurs éducatives. Exactement comme dans un divorce, sauf qu’ici on ne passe pas par la case amour. » Pourtant, « ces demandes ne sont jamais rédigées ainsi, car elles sont complètement illégales » et « ceux qui contournent la loi risquent 30 000 euros d’amende et deux ans de prison », mais Frédéric Bianco ne s’en soucie guère puisqu’il considère que cette sanction est « difficilement applicable (comment prouver quoi que ce soit ?) ».

 

Pourquoi passer par cette case illégale en France ? Certains n’ont pas les moyens d’aller à l’étranger, d’autres ne veulent pas attendre dix-huit mois en passant par les CECOS, d’autres enfin tiennent à connaître l’identité du donneur et le rencontrer, parfois même instaurer une co-parentalité avec lui ou elle, avec une garde partagée bien organisée, voire un compte commun.

 

Apparemment, les donneurs de sperme se « bousculent au portillon », mais on est en droit de se demander quelles sont leurs réelles motivations quand on lit les annonces : « Jordan, beau gosse, bonne santé, prêt à vous inséminer à toute heure, méthode naturelle only, dans un rayon de 150 km, au plaisir mesdames ! »… Le tarif moyen négocié tournerait aux alentours de 250 € par don, selon Sarah Dumont[1] . « Méthode naturelle » s’oppose aux méthodes dites « artisanales » (avec une pipette de doliprane…) ou semi-artisanales (pénétration au seul moment de l’éjaculation »). Vraiment altruistes, ces dons de sperme ?

 

Et que pensent les organismes officiels de ces pratiques ? « Ce n’est visiblement pas la priorité du moment. » Le Défenseur des droits, Dominique Baudis, qui avait officiellement souhaité s’attaquer au sujet, l’Agence de la biomédecine, le Conseil national consultatif d’éthique, la Direction générale de la santé, le ministère de la Justice, tous se renvoient la balle, arguant qui de son incompétence, qui de son devoir de réserve… Tout le monde ferme les yeux, peut-être car « derrière ces pratiques illégales se profilent bon nombre des questions soulevées en ce moment dans les consultations publiques en vue de la révision de la loi de bioéthique, prévue pour la fin de l’année : ouverture de la PMA aux lesbiennes, levée de l’anonymat des donneurs (sperme ou ovocytes), rémunération ou non des dons de gamètes, reconnaissance de l’autorité parentale d’un beau-parent »…

 

Il y a de plus un gros « risque d’échec » mécanique, explique Nicolas Saget, porte-parole de l’Association des parents gays et lesbiens (APGL) et, « des risques de complications juridiques : si par exemple le donneur anonyme change d’avis et va déclarer l’enfant, c’est la catastrophe. Il a légalement jusqu’aux 5 ans de l’enfant pour le faire ». Alors l’Association déconseille officiellement de passer par ces petites annonces clandestines et illégales, tout en les cautionnant et en encourageant leurs adhérents à poursuivre leurs recherches, attendant la légalisation prochaine de toutes ces pratiques « un peu glauques ». L’association déconseille aussi « les accords à l’amiable autour d’une coparentalité, avec deux parents déclarés : ‘Ce genre de projet génère trop de problèmes juridiques ou matériels, surtout en cas de séparation, ce sont des casse-tête terribles’ », lui préférant sans doute les enfants carrément sans père ou sans mère…

Entre autres témoignages, on peut découvrir ceux de Laetitia et d’Ines, avec leur « souhait (…) très simple : surtout pas de père ! Comme géniteur, on rêvait d’un étudiant sain, altruiste, désintéressé ». Mais on peut aussi lire la déconvenue de Paul et son compagnon, en coparentalité avec deux lesbiennes : « Tout s’est bien passé lors des trois premières années… Jusqu’à leur séparation, qui a été fracassante », ou le vide de Nicolas et son compagnon face au choix de leur donneuse d’ovocyte sur vidéos : « Quel genre de fille privilégier ? On ne s’était jamais posé cette question vertigineuse ».

 

Pour ceux qui souhaitent prendre moins de risques et acheter du sperme à l’étranger, c’est facile aussi, il suffit de payer. Plus on choisit d’options (identité du donneur, détails du CV, possibilité de réserver du sperme pour une grossesse ultérieure, indice de motilité des spermatozoïdes, etc), plus la facture est salée. « Le sperme est aussi un business officiel : moyennant finance, toute Française peut se faire livrer à domicile des paillettes par la poste, mondialisation oblige. C’est illégal, puisque la loi française est basée sur le principe du don anonyme et gratuit et le passage par un centre officiel (Cecos). Mais c’est incontrôlable. » Chez Cryos, la florissante banque de sperme privée danoise, numéro un mondiale, certains spermes très haut de gamme peuvent se monnayer jusqu’à 10 000 €, frais de port non compris.

 

« Comment notre monde civilisé peut-il permettre ce qui ressemble si fort à de l’eugénisme ? Comment peut-on permettre que les gamètes qui transmettent la vie humaine puissent être achetés ou vendus comme n’importe quelle marchandise ? »

 

[1] Sarah Dumont est journaliste. Elle a infiltré les réseaux sociaux deux ans durant, avant de publier « Super-géniteurs, enquête sur le don de sperme sauvage en France » (éd. Michalon, 2016).

<p>Elle, Dorothée Werner (17/04/2018)</p>

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