La question des embryons congelés

Publié le : 1 avril 2009

Dans son Bilan 2007 l’Agence de la biomédecine estime à 176 523 le nombre d’embryons congelés en France pour 49 618 couples (au 31 décembre 2006)1. A cette date, seulement 52,8% de ces embryons faisaient encore l’objet d’un « projet parental », c’est-à-dire avaient encore une chance d’être réimplantés. 26% des parents n’avaient pas répondu au courrier annuel leur demandant ce qu’ils souhaitaient faire de leurs embryons ou étaient en désaccord sur leur sort et 21,2% avaient abandonné leur « projet parental ». Fin 2005, on recensait 141 460 embryons congelés, ce qui signifie que le stock d’embryons a augmenté de 25% en un an.

 

L’origine des embryons congelés

 

Ces embryons, dits « surnuméraires », sont issus de l’assistance médicale à la procréation (AMP). En effet, afin de ne pas répéter les prélèvements d’ovocytes chez les femmes qui ont recours à l’AMP, on prélève, en une fois, plusieurs ovocytes que l’on féconde in vitro (FIV). Parmi les embryons ainsi obtenus, une dizaine en moyenne, seuls un ou deux sont, dans près de 70% des cas, réimplantés dans l’utérus maternel ; les autres sont congelés en prévision d’un deuxième cycle d’implantation, en cas d’échec de la première tentative ou au cas où les parents désireraient avoir un autre enfant. Signalons que le fait de réimplanter plusieurs embryons entraîne un grand nombre de grossesses multiples (jumeaux, triplés, quadruplés…) et, celles-ci étant considérées « à risques », les femmes se voient proposer une « réduction embryonnaire », c’est-à-dire l’avortement d’un ou de plusieurs embryons. 

 

Chaque année, les parents sont consultés, par écrit, pour savoir ce qu’ils veulent faire de leurs embryons stockés. S’ils souhaitent conserver leurs embryons au-delà de l’échéance des cinq années prévue par la loi, ils doivent alors prendre en charge les frais de stockage (estimés à 40 euros par an environ) sans être remboursés par la sécurité sociale. Par ailleurs, en cas d’absence de « projet parental », les embryons sont, avec le consentement des parents, soit détruits, soit confiés à l’adoption, soit livrés à la recherche (et donc détruits). En théorie, leur destruction est automatique en l’absence de réponse ou en cas de désaccord des parents, passées les cinq années de conservation.

 

Sur les 119 000 tentatives d’AMP réalisées en 2006, 14 300 étaient des transferts d’embryons congelés (TEC). 13 802 TEC étaient intraconjugaux et ont donné naissance à 1 988 enfants ; 262 étaient issus d’un don de spermatozoïdes et ont abouti à la naissance de 40 enfants ; 189 résultaient d’un don d’ovocytes et 27 enfants en sont nés vivants. Enfin, 57 TEC ont été réalisés dans le cadre d’un accueil d’embryon, donnant naissance à 10 enfants.

 

La souffrance des parents

 

Largement banalisée aujourd’hui, la pratique qui consiste à concevoir plus d’embryons que n’en seront réimplantés, ne va pourtant pas sans poser de problèmes. 

 

En juin 2006, Le Nouvel Observateur consacrait un article à ces « ovnis nés des succès de la science« , « objets inédits dans l’histoire de l’humanité » et véritables « casse-tête juridique, éthique, philosophique pour les médecins, et surtout pour les parents qui, un jour, doivent décider de leur sort« . Parents de jumeaux, Thibault et Aude disaient avoir essayé de limiter le nombre d’embryons congelés mais la réaction de leur médecin – « faut savoir ce que vous voulez » – les a persuadé de faire, « comme tout le monde« , « des réserves« . Et après, comment décider de détruire ces embryons tant désirés et obtenus au bout de ce qui s’apparente à un parcours du combattant ? « C’est comme si je signais l’arrêt de mort de mes enfants« , témoignait un père ; « j’aurais l’impression d’un immense gâchis« , confiait un autre. Responsable du Centre d’études et de conservation des œufs et du sperme (Cecos) de Cochin, Jean-Marie Kunstmann déclarait : « on arrive à s’en sortir en partant du projet d’enfant, l’embryon est quelque chose à partir du moment où il a un avenir dans la tête de ses parents. Sinon on devient fou« . 

 

Le 8 décembre 2006, ce fut au tour du Figaro de publier un article révélant la souffrance des parents face à ces embryons conservés à -196°. Parents de jumeaux nés après une FIV, Eric et Nathalie, qui ne veulent pas d’autre enfant, témoignent ainsi de l’absurde dilemme auquel ils sont confrontés : « j’ai beau tourner la question dans tous les sens, je ne sais pas quelle décision prendre. (…) Ils sont notre patrimoine génétique et notre histoire. On tient à eux, c’est l’aboutissement de notre combat pour fonder une famille« , confie Nathalie. « Après avoir voulu plus que tout des enfants, cadeau offert par la science, on devrait casser le reste des œufs en omelette ?« , s’interroge Éric. Mêmes questions chez Laurence qui a quatre embryons au congélateur : « comment décider de détruire ou de donner ce qui s’avère être mes enfants en devenir, les frères ou sœurs potentiels de mes jumeaux ?« . Présidente de l’association Maia qui soutient des personnes confrontées à l’infertilité, Laure Camborieux dénonçait le déficit d’information du système français sur la problématique de ces embryons : « chaque parent devrait être informé en amont de sa première FIV sur la congélation et les conséquences à long terme« . 

 

Plus récemment, une étude de l’INED consacrée à la médicalisation de la reproduction2 évoquait la « culpabilité mal assumée » provoquée par le fait de renoncer aux embryons non transférés ou non congelés (en 2002, 46% des embryons obtenus par FIV et 36% de ceux obtenus par injection intra-cytoplasmique (ICSI) n’ont pu être ni transférés, ni congelés). Pour Christine, juriste, « on ne se rend pas compte de l’instinct maternel que les femmes peuvent avoir sur les embryons qu’elles laissent, et c’est vrai que j’ai eu l’impression de les avoir abandonnés !« .

 

Irréparable injustice

 

Parce qu’il n’y a pas de remède à cette injustice, l’Eglise, dans sa dernière Instruction Dignitas Personaesur certaines questions de bioéthique, appelle à ce que soit arrêtée cette production d’embryons humains qui expose ces-derniers « à de graves dangers de mort ou à des altérations de leur intégrité physique, ainsi que le montre le pourcentage élevé qui ne survit pas à la technique de congélation et de décongélation« .

 

« Il n’y a pas de solution morale à une situation immorale« , résume Mgr Jacques Suaudeau, responsable de la section scientifique de l’Académie pontificale pour la Vie. Ainsi, la « solution » de l’adoption d’embryons proposée par certains n’en est pas une dans la mesure où elle « se place matériellement dans le cadre propre aux fécondations artificielles extracorporelles avec transfert d’embryon et se charge automatiquement de l’illicéité de ces techniques« . Apparemment généreuse, l’adoption d’embryons pose pourtant la question du respect dû à tout être humain, y compris celui dû à la femme, en ce qu’elle nie l’unité insécable de la procréation et de la gestation.

 

L’Eglise juge par ailleurs « disproportionné » le transfert massif de tous les embryons stockés dans l’utérus de leur mère biologique sans but procréatif. « Les médecins qui la [cette manœuvre, NDLR] pratiquent estiment seulement qu’il s’agit là d’un mode plus éthique et moins coûteux de détruire ces embryons que la seule décongélation. »

 

Quant à la « solution » qui consisterait à utiliser ces embryons humains pour la recherche, elle est contraire à leur dignité : encore animés d’une vie humaine, ils doivent être respectés dans leur intégrité jusqu’à constatation de leur mort et non instrumentalisés. 

 

Ce n’est donc que par déduction négative que l’on en arrive à dire que la destruction des embryons congelés est un « moindre mal ». Afin d’éviter qu’ils ne soient instrumentalisés et livrés à la paillasse des chercheurs, l’Eglise propose de décongeler ces embryons pour les remettre dans des conditions normales de survie, en milieu de culture, à 37°. Les embryons qui auront survécu à la décongélation finiront ainsi leur existence par dégénérescence naturelle.

 

Matière première embryonnaire 

 

En créant des embryons en grand nombre, l’AMP est devenue le 1er fournisseur de matière première embryonnaire pour les chercheurs. Par principe interdite en France, la recherche sur les embryons humains est autorisée, depuis 2004, par dérogation, sur ces embryons dits « surnuméraires ». « On a le désagréable sentiment que la conception nullement nécessaire d’embryons surnuméraires dans l’AMP à la française est le chantage affectif que le pouvoir politique et scientifique exerce sur les parents pour bénéficier de flux continuels d’embryons ‘frais’« , dénonce Pierre-Olivier Arduin, responsable de la Commission bioéthique du diocèse de Fréjus-Toulon.

 

Quel avenir en cas de séparation ?

 

A plusieurs reprises, la justice a dû se prononcer sur la délicate question de l’avenir des embryons en cas de séparation de leurs parents. 

 

Ainsi, le 7 mars 2006, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a, en dernière instance, rejeté la requête d’une jeune femme britannique, Natallie Evans, qui demandait la restitution de ses embryons congelés à laquelle s’opposait son ex-compagnon.

 

Le premier procès du genre s’était tenu à Maryville (Tennessee, Etats-Unis) en 1989 : une femme, Mary, demandait qu’on lui confie les embryons congelés qu’elle avait eus avec son mari, lequel s’opposait à cette démarche. Le généticien Jérôme Lejeune fût appelé à la barre et témoigna de l’humanité des sept embryons congelés. Le 2 septembre 1989, le juge Dale Young reconnut qu’un embryon n’était pas un bien mobilier que l’on pouvait détruire et confiait à leur mère la garde de ces embryons pour qu’ils soient réimplantés3.

 

Transfert d’embryons post-mortem

 

La congélation d’embryons ouvre par ailleurs la voie au transfert embryonnaire post-mortem. Si cette pratique est aujourd’hui interdite en France – l’AMP étant réservée aux couples formés de deux membres vivants – la prochaine révision de la loi de bioéthique pourrait l’autoriser, suivant notamment les recommandations de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST). De telles demandes posent la question de savoir si la société peut délibérément faire naître des enfants orphelins de père et, plus largement, interroge quant à la légitimité du pouvoir de la société sur ces embryons et leur famille.

 

Sortir de l’impasse

 

Selon deux récentes études, l’une finlandaise, l’autre néerlandaise, parues dans le magazine Human Reproduction, le transfert d’embryon unique (TEU) serait moins coûteux et plus efficace. La première étude a établi qu’une naissance issue d’un TEU coûtait 20 000 € de moins qu’une naissance issue d’un double transfert d’embryons (DTE). La seconde étude a, en comparant la période 1995 – 1999 où le TEU était peu utilisé à celle de 2000 – 2004 où sa pratique s’était largement développée, constaté de meilleurs résultats d’efficacité au cours de la dernière période. Ces résultats ne devraient-ils pas encourager le législateur à prendre des mesures incitant les centres d’AMP à prôner le transfert d’embryon unique ?

 

Enfin, au regard des multiples problèmes que posent les embryons congelés, la France ne devrait-elle pas, à l’instar d’un pays comme l’Allemagne qui a tiré les leçons de son passé, interdire la cryo-conservation d’embryons pour limiter la création d’embryons au nombre qui sera immédiatement réimplanté ?

 

1- Au Royaume-Uni, entre 1991 et 2005, ce sont 1,2 million d’embryons qui n’ont pas été utilisés sur les 2 137 924 créés dans le cadre d’une AMP. 
2– De la pilule au bébé-éprouvette, sous la direction d’E. de La Rochebrochard, Les cahiers de l’Ined N°161, 2008, 264 p., 25 €
3– Embryon, mon amour, Céline SIORAC, coll. e/dite, février 2004.

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