Jacques Testart : « Jusqu’où ira-t-on si c’est la capacité technique qui commande à la bioéthique » ?

Publié le 17 Mai, 2016

Après l’annonce des biologistes de l’université de Cambridge concernant la culture in vitro, pendant deux semaines, d’embryons humains (cf. Des chercheurs développent in vitro des embryons humains pendant 13 jours, et réclament l’autorisation d’aller plus loin), Jacques Testart réagit sur la question de l’« extension de la période de recherche au-delà de 14 jours ».

 

Alors que le débat reprend « pour savoir s’il est admissible de réifier davantage notre embryon en dépassant aujourd’hui ‘la règle des 14 jours’ », il formule plusieurs réserves : premièrement, quelle « justification pour de telles recherches sur l’embryon humain plutôt que dans des espèces animales » ? Sachant que « les différentes étapes de l’embryogenèse post implantatoire sont conservées dans l’évolution », n’y a-t-il pas encore beaucoup à découvrir chez la souris ? En outre, des modèles plus proches de l’homme existent, comme le singe. Bien sûr, « nul ne peut affirmer que la recherche sur l’embryon de primate non humain conduirait à remédier aux fausses couches précoces dans notre espèce, mais les recherches sur l’embryon humain le permettront-elles » ? Il interroge encore : « Les promesses de maîtriser l’implantation en autorisant des recherches tardives sur l’embryon sont-elles justifiées ? »

 

En outre, les échecs d’implantation après FIV « dépendent autant des défaillances de la muqueuse utérine que de l’aptitude au développement de l’embryon ». Par conséquent, « le nouveau dispositif de culture qui élimine la composante maternelle dans le processus de l’implantation risque d’échouer à expliquer le nombre de fausses couches précoces ». Face aux annonces d’ « utérus artificiel », Jacques Testart estime que l’ « heure technologique n’est pas encore à faire de notre œuf un cobaye pendant neuf mois avant de lui attribuer soudainement le statut protecteur des personnes » (cf. L’utérus artificiel, ni tabou ni fantasme ?).

 

Les membres du comité d’éthique de l’Inserm se sont penchés sur la question mercredi dernier. Le CCNE[1] va également probablement se saisir du sujet, puisque contrairement à ses recommandations contenues dans l’avis 112 publié en octobre 2010, aucune limite temporelle n’est fixée par la loi française concernant la recherche sur l’embryon (cf. Recherche sur l’embryon : quid de la limite des 14 jours ?).

 

Pour Jacques Testart, l’issue du débat est prévisible. En 2013 déjà, la France à «cédé aux pressions de la biomédecine ». Depuis, « quasiment toutes les demandes émanant de chercheurs ont été autorisées », mais « ces travaux ne semblent pas avoir produit les progrès promis ».

 

Depuis la loi de modernisation de notre système de santé (janvier 2016), la France est aujourd’hui le seul pays à autoriser « la possibilité de transplanter dans l’utérus un embryon soumis à la recherche »[2].

 

Une fois de plus « c’est le champ du faisable qui détermine celui du licite », montrant le « dénuement croissant de la bioéthique aux prises avec le triomphalisme ». Mais alors « jusqu’où ira-t-on si c’est la capacité technique qui commande à la bioéthique » ?

 

 

[1] Comité Consultatif National d’Ethique.

[2] Cf. [Décryptage 1/2] La recherche sur l’embryon s’invite dans le projet de loi santé

[Décryptage 2/2] PLS : Des scientifiques réagissent a propos de la recherche sur l’embryon

 

Mediapart (16/05/2016); Le Monde (18/05/2016)

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