Fin de vie : « c’est le système de valeur de la société avec ses repères qu’il nous faut reconsidérer »

3 Juin, 2024

Dans une tribune publiée par le JDD, Emmanuel Hirsch, professeur émérite d’éthique médicale de Université Paris-Saclay et auteur de Soigner par la mort est-il encore un soin ?, dénonce le projet de loi sur la fin de vie et les périls qu’il fait courir à notre société.

Il est désormais convenu dans la rhétorique publique de se référer aux valeurs, aux principes et aux engagements qui inspirent et fondent l’humanisme d’une société pour justifier la compassion formalisée dans la loi de la République favorable au protocole médico-légal de la mort donnée. Qu’en est-il en fait de la réalité et de la destinée de nos attachements à la devise républicaine « liberté, égalité, fraternité », au moment où nos députés dépossèdent progressivement le projet de loi relatif à l’aide à mourir des quelques règles d’encadrement qui devaient en fixer l’acceptabilité ?

A titre de « modèle » promu avec la solennité de l’engagement présidentiel au regard des autres pays qui ont dépénalisé l’euthanasie ou le suicide médicalement assisté, la France est en phase d’approuver la législation la plus permissive, y compris en accordant à un proche le droit d’accomplir l’acte létal sur un membre de sa famille, à un médecin solitaire le droit de décider de son opportunité et en menaçant d’un risque de « délit d’enfreinte » le soignant qui interviendrait pour que ne soit pas provoquée une mort dans un contexte qui le justifierait. Qu’en est-il de cette conception du souci de l’autre comme un frère en humanité ?

Un appel à la consolation

Qu’en est-il de notre sollicitude pour l’autre et de l’attention que l’on témoigne à sa souffrance et à sa détresse existentielles au moment où, excédant le champ de la compétence médicale, elles doivent aussi se comprendre et être assumées en société ? Car il s’agit d’un appel à une hospitalité, au réconfort et à la consolation d’une présence, d’une proximité, d’un apaisement et d’un accompagnement. Cette position s’oppose à la tentation du désistement, de l’abandon, de la concession à considérer comme notre ultime obligation morale en société, la caution de l’arrêt de mort au motif que l’épreuve de la vie qui demeure l’a destituée de toute signification encore humaine.

Et pour cautionner les transgressions cumulatives qui dénaturent et disqualifient nos principes, ce sont les principes de l’éthique médicale qui sont discutés et négociés entre parlementaires, le Comité consultatif national d’éthique ayant préconisé une évolution législative que l’on savait incontrôlable dans son avis n°139 du 13 septembre 2022. Mieux, son président a annoncé dès la présentation du projet de loi en Conseil des ministres le 10 avril 2024, puis au cours de son audition à l’Assemblée nationale le 22 avril, que cette cinquième loi ne serait certainement pas la dernière. Il ouvrait ainsi la porte à l’irrépressible envie de faire de cette loi ce à quoi d’autres pays avaient concédé en y prenant du temps, sans pour autant admettre certaines des propositions extrêmes approuvées en commission sur lesquelles le Parlement devra se prononcer en séance plénière.

Contre une « éthique de l’abandon et de la mort »

Que révèlent de nos attachements à ce qui nous est essentiel, au vivre ensemble, à notre bien commun, les spéculations, les prétentions, les convictions, les arguments, les préconisations, les injonctions imposant dans l’agenda des priorités de notre démocratie exposée aujourd’hui à tant de défis et de menaces, l’urgence de légiférer sur les conditions d’application d’une loi organisant et planifiant la mort de l’autre ? Vulnérable dans la maladie, le handicap, les dépendances et sa confrontation à l’effroi d’une mort annoncée n’a-t-il plus à attendre de notre part que le coup fatal ? Admettons-nous que l’accompagner ainsi pour rompre avec la vie est lui témoigner une même considération qu’être avec lui pour lui permettre d’achever dans la dignité et avec nous le dernier temps de son existence ?

Que signifient les justifications que l’on invoque, les critères déontologiques, politiques et médicaux requis, autopsiés et finalement approuvés pour cautionner cette éthique de l’abandon et de la mort d’où émerge une culture de l’indifférence ou de la maltraitance qui nous habitue déjà à ce que l’on estimait jusqu’à présent inacceptable ? Lorsque des autorités morales institutionnalisées s’érigent pour décider de l’opportunité et des conditions d’une concertation publique en vue d’une évolution législative dont il est évident que, s’attachant à déterminer les critères de vie ou de mort de la personne fragile en ce qu’elle vit ou subit dans son existence, ses conséquences provoqueront des ruptures, des vulnérabilités et des injustices, peut-on estimer que leur responsabilité n’aura été que dans la justification et la validation du choix politique ?

Assumeront-elles le temps d’après provoqué par leurs avis, leurs recommandations ou leurs incitations ? Adopteront-elles la posture de la neutralité des experts, imputant aux décideurs politiques l’impact du droit à la mort sur ordonnance dans la vie au quotidien, la vie réelle de la personne malade, de ses proches, des soignants auprès d’elle à domicile ou en institution sur nos représentations et nos solidarités sociales ? Que subsistera-t-il de nos devoirs de respect, de sollicitude et de bienveillance à l’égard de la personne qui attendait de notre part le sentiment et la confirmation d’être estimée encore digne de vivre parmi nous ?

Notre besoin le plus fort : « celui d’une fraternité et de solidarités vraies : en acte »

Car désormais, il sera éthiquement, déontologiquement et légalement recevable d’apprécier, d’évaluer, de quantifier, de contester l’inconditionnalité de l’intérêt témoigné à sa vie. Au point d’en révoquer l’imprescriptibilité et d’admettre que donner la mort peut s’avérer préférable à préserver avec elle et ses proches un lien d’humanité précisément au moment où sa fragilité est telle que la rupture est sa souffrance et sa menace les plus fortes.

C’est dans ces temps qui exposent la personne aux doutes existentiels et qui nous confrontent individuellement et collectivement aux précarités de l’existence, aux souffrances de l’âme, de l’esprit et du corps, aux menaces d’exclusions, de maltraitances, d’insuffisances, d’indifférences, à l’expérience douloureuse de dépendances, de limitations et de finitude, que notre besoin le plus fort est celui d’une fraternité et de solidarités vraies : en acte. Ne serait-ce que pour maintenir encore l’idée de croire en soi et aux autres, de bénéficier de la réassurance d’être encore digne et capable de faire confiance. Concéder, comme s’en impose la vulgate, à ce que notre conception philosophique de la souveraineté et de l’autonomie nous contraindrait à consentir à la prescription légalement normée et éthiquement cautionnée de l’euthanasie ou du suicide médicalement assisté est une approche idéologique que je conteste.

La mort provoquée anéantit les fondements et les repères qui structurent la vie sociale et notre démocratie, dès lors que les concepts et les mots sont dénaturés et instrumentalisés au service d’une idéologie qui vise à les abolir.

« Encore espérer faire société » ?

La stratégie mise en œuvre par les instances publiques dans l’élaboration besogneuse du dernier acte de la législation favorable à la mort donnée, vise à falsifier le sens des mots et donc la signification qu’on leur attribue. Le but est atteint. En témoignent les conditions de rédaction en commission parlementaire du projet de loi ouvert aux tentations les plus radicales d’un renoncement à la moindre prudence (cf. Projet de loi fin de vie : comprendre la copie rendue par la commission spéciale). Notre France parviendra au « modèle » d’une législation intégrant d’emblée les évolutions que l’on reprochait aux pays qui ont été incapables de les maîtriser, en dépit des règles d’encadrement et de contrôle qu’ils avaient prescrits pour circonscrire l’extension de leurs législations favorables à l’aide active à mourir.

Nous voilà appauvris dans des mots qui nous importaient jusqu’à présent pour affirmer sans équivoque, parfois avec courage, les valeurs auxquelles nous sommes attachés ; celles qui nous permettent, y compris dans le contexte sociopolitique actuel, d’encore espérer faire société. Cette provocation de la mort médicalisée à propos de laquelle nos politiques ont souhaité légiférer, est une provocation dont les impacts ne sont pas circonscrits aux évolutions dans la déontologie et les pratiques médicales. On le sait, ne serait-ce que par les controverses et plus encore les non-dits ou les propos confus et contradictoires tentant de dissimuler la vérité des termes et la signification des enjeux.

Dès lors qu’en vertu de la loi de la République, sur prescription médicale un membre de notre collectivité nationale peut solliciter le droit à l’euthanasie ou au suicide médicalisé, c’est le système de valeur de la société avec ses repères qu’il nous faut reconsidérer. Ayons au moins la lucidité d’en convenir et de l’assumer, plutôt que de s’en remettre à la rhétorique d’une conquête humaniste, d’une libération, d’une maîtrise de la mort qui nous affranchirait de nos souffrances existentielles et des représentations spirituelles d’un mourir évacué de la conscience d’une société sécularisée qui affirmerait ainsi l’exigence de dignité et l’engagement de fraternité.

A propos d’enjeux d’humanité aussi déterminants que nos responsabilités réciproques au regard de la vie, des vulnérabilités et de la mort de l’un parmi nous, il est politiquement et éthiquement redoutable et contestable que la confusion et la défiance falsifient et trahissent nos valeurs communes.

 

Cette tribune a été reproduite ici avec l’accord de l’auteur.

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