Enjeux éthiques de la vitrification des ovocytes

Publié le : 16 juin 2010

Pierre-Olivier Arduin explique dans Liberté Politique.com les raisons pour lesquelles la vitrification des ovocytes n’est pas selon lui un procédé souhaitable, bien que ses promoteurs avancent un argument apparemment louable pour inciter le gouvernement français à revoir sa législation : cette méthode permettrait de diminuer le nombre d’embryons congelés dans le cadre des procédures d’assistance médicale à la procréation (AMP). Certains Etats européens ont déjà adopté cette technique, mais chacun emploie un protocole qui lui est propre, et la technique n’est pas normalisée sur le plan international.

 

Depuis l’apparition des fécondations in vitro, les biologistes de la reproduction ont cherché à congeler les gamètes féminins, comme cela se pratique pour les spermatozoïdes depuis les années 1970, et pour les embryons depuis les années 1980. Ce procédé est plus difficile pour les ovocytes qui sont des cellules volumineuses comprenant une importante proportion d’eau. En effet, « la formation de cristaux de glace et les dégâts intracellulaires qui s’ensuivent ont jusqu’à une période récente grevé les résultats des chercheurs en matière de cryoconservation ovocytaire« .

 

Technique de refroidissement ultra-rapide, la vitrification, élaborée depuis une dizaine d’années, permet une cryopréservation des ovocytes assez efficace, en « induisant un état vitreux, donc solide mais non cristallisé« . Elle apparaît donc comme une alternative à la congélation lente d’ovocytes. L’équipe de Lilia Kuleshova a communiqué en 1999 la première naissance intervenue à la suite d’une FIV réalisée avec un ovocyte vitrifié. Une étude réalisée dans trois centres en Colombie, au Mexique et au Canada en 2008 rapporte que 165 grossesses et 200 naissances auraient été obtenues après des FIV par ICSI avec des ovocytes vitrifiés. Les enfants nés dans ces conditions n’ont pas  fait l’objet de suivi médical. Selon le Dr. Lionel Dessolle, « nous manquons de données pour garantir aujourd’hui l’innocuité de ces techniques« .

 

Actuellement, le ministère de la Santé et l’Afssaps ont répondu négativement aux demandes d’autorisation de la vitrification de certaines équipes médicales françaises spécialisées dans l’AMP. En effet, les nouvelles techniques d’AMP apparaissent comme une violation de l’article 2151-5 du Code de la santé publique proscrivant la conception d’embryons humains à des fins de recherche. Le Pr. René Frydman s’exprimait récemment dans les quotidiens Le Monde et Le Figaro pour défendre ce procédé de congélation des ovocytes.  Selon lui, la vitrification permettrait de « diminuer la part de congélation d’embryons sujette à de nombreuses interrogations éthiques« . Les embryons pourraient être fécondés à la demande et la destruction d’ovocytes surnuméraires restants ne poserait pas de dilemme moral comme c’est le cas pour les embryons.

 

Bien qu’apparemment séduisante, cette option « ne tient pas à l’épreuve de la réalité« . Avant de s’interroger sur la légitimité morale du choix de cette technique, il est nécessaire de savoir si les pouvoirs publics sont prêts à interdire sans conditions la création d’embryons surnuméraires et leur congélation. Or, ni le législateur ni les médecins spécialisés dans l’AMP ne souhaitent la stricte interdiction de la cryogénisation d’embryons. On peut donc s’attendre, si la vitrification des ovocytes est autorisée, à avoir deux stocks distincts, en ovocytes et en embryons, risquant d’être « approvisionnés en parallèle au gré de l’humeur des parents et des médecins« .

 

De plus, ce procédé risque d’aggraver certaines transgressions, en incitant fortement les femmes à donner leurs ovocytes. La vitrification serait détournée pour « pallier la pénurie chronique d’ovocytes » suivant le « chantage du ‘donnant-donnant’ « . Précisément, le Pr. Frydman se réjouit de la possibilité de créer de banques d’ovocytes congelés surnuméraires pour faciliter l’accès au don d’ovocytes en France. On peut prévoir qu’ « en autorisant la vitrification de gamètes féminins au détour de n’importe quel parcours de FIV, il sera facile de proposer à chaque femme de faire un geste de générosité en faveur d’une autre moins chanceuse qu’elle, la promotion risquant de se transformer bien vite en incitation. La méthode de vitrification pourrait ainsi alimenter la constitution de banques d’ovocytes et participer à élargir le fossé entre maternité biologique et sociale« .  Certaines équipes médicales proposent déjà en France le principe du « don en miroir« , qui, s’il n’est pas imposé, est présenté « comme une espèce de ‘compensation morale’ au bénéfice reçu » : ainsi, « chez un couple présentant une infertilité masculine et qui bénéficie d’un don de sperme pour avoir un enfant, la conjointe fertile pourra en retour donner ses ovocytes« . Avec la perspective d’un stockage massif des ovocytes par vitrification, un « chantage affectif plus ou moins explicite » risque donc d’être exercé sur les femmes ayant réalisé leur « projet parental » qui se verront incitées à offrir généreusement, « par altruisme« , leurs ovocytes à un ou plusieurs couples en ayant besoin.

<p>Liberté Politique.com (Pierre-Olivier Arduin) 04/06/10</p>

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