1ère cellule synthétique : une rupture biologique ?

Publié le 3 Juin, 2010

La presse revient sur les détails de la création de la "première cellule vivante dont le génome a été fabriqué de toutes pièces par l’homme et sa technologie", parus le 21 mai 2010 dans la revue Science. La molécule ADN de cette cellule, baptisée Synthia par des journalistes, a été "fabriquée à partir de produits élémentaires contenus dans quatre flacons et d’un synthétiseur chimique".

Que penser de cette invention ? Est-elle vraiment un pas décisif dans le contrôle de la nature vivante par l’Homme ?  Ou est-ce une simple avancée technique très bien médiatisée ?

La découverte de Craig Venter a consisté à "recopier" un génome existant : celui de la bactérie mycoplasme mycoïde. Après avoir recensé tous les éléments chimiques (au nombre de plus d’un million) composant l’ADN de cette bactérie, son équipe et lui ont, avec l’aide de puissants ordinateurs et d’automates, construit un nouveau génome sur le modèle de celui de la bactérie. Ce "gigantesque Lego à l’échelle miniaturisée" a ensuite été inséré dans une autre bactérie, nommée mycoplasme caprilorum, privée de son propre ADN. Le nouvel ADN artificiel a alors commencé à travailler, et la bactérie s’est divisée, fabriquant de nouvelles bactéries semblables à la bactérie artificielle de départ. Une étape clé a bien été franchie dans l’histoire de la biologie : il ne s’agit plus de transférer un gène d’une espèce à une autre – technique qui donne naissance aux OGM – mais de modeler le génome entier. Pour Philippe Marlière, chercheur au Genopole d’Evry, "nous sommes entrés dans l’ère de la biodiversité artificielle".

Avec cette invention, les retombées économiques de la biologie synthétique s’annoncent très vastes. On attend déjà de ces nouvelles bactéries des révolutions dans les domaines de l’industrie chimique des plastiques, du textile, ou dans la production d’énergie propre. Aux Etats-Unis comme en France, des sociétés "travaillent déjà sur le développement des hydrocarbures de l’après-pétrole, produits par des bactéries".

S’il s’agit vraisemblablement d’une "rupture biologique [qui] s’apparente à celle qu’a connue l’humanité avec la fission nucléaire" selon les mots de Philippe Marlière, il convient d’en préciser la portée comme l’a fait le généticien américain David Baltimore dans le New York Times : "Craig Venter n’a pas créé la vie, il l’a juste imitée". Même affirmation de la part d’Alain Dupas et Gérard Huber, respectivement physicien et philosophe : Craig Venter "a utilisé des éléments existants du monde vivant, la machinerie chimique d’une cellule d’une part (la bactérie hôte), et un génome certes fabriqué par synthèse, mais pour l’essentiel copie d’un génome existant".  Le Père Thierry Magnin, théologien et professeur de physique à l’École des Mines de Saint-Étienne et à l’Institut catholique de Toulouse, explique que "les technosciences changent le rapport entre la science et la technique. Désormais, c’est l’élaboration de produits synthétiques qui pilote la recherche". Il ne s’agit plus uniquement de copier la nature ou de la "réparer", mais "d’augmenter ses potentialités jusqu’à maîtriser le vivant, y compris humain", ce qui nécessite "une vigilance éthique". Pour Thierry Magnin, "notre époque est plus que jamais convoquée à méditer la Genèse" qui présente le récit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Dans le langage biblique, "connaître le bien et le mal" revient à "faire l’expérience de toutes choses. […] La parole divine n’a pas pour but d’empêcher l’homme d’avoir accès à la science. Elle cherche à le protéger d’un instinct de toute-puissance dont l’Histoire nous a montré les ravages".

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