Sylviane Agacinski : don d’organes, « laisser le corps en dehors du marché »

Publié le 11 Mar, 2018

Sylviane Agacinski, philosophe, vient de publier un livre, Le Tiers-Corps[1], dans lequel elle s’interroge sur la pratique du don d’organes. Elle déplore « déplore l’ambiguïté d’une pratique médicale qui sauve de nombreuses vies mais crée dans le même temps une demande ». La pénurie de donneurs amène une pénurie de morts, et la mort elle-même devient une ressource à optimiser.

 

La première transplantation réussie date de 1954, à Boston. Depuis, « le corps médical propose une méthode, mais ne peut pas offrir les organes eux-mêmes », les donneurs sont donc indispensables, mais trop peu nombreux. Les économistes ultra-libéraux, comme l’Américain Gary Becker, pensent qu’il suffirait de régler le prix du marché du rein autour de 15 200 $ pour équilibrer l’offre et la demande. Mais ce serait « vivre dans une société de marché, dans laquelle tout s’achète et se vend, y compris le corps humain ». Dans cette hypothèse, « ce sont les miséreux qui fournissent les ressources biologiques destinées à soigner les populations les plus riches ». La philosophe considère que « laisser le corps en dehors du marché » est plus civilisé et plus respectueux de la personne humaine, car « dans ce cas, l’offre s’apparente à une offrande et n’a plus rien à voir avec une offre de vente ».

 

Tout don n’appelle pas forcément une contrepartie directe, comme on rend une invitation à dîner par politesse. « La pratique sociale du don solidaire et gratuit est la seule option possible pour éviter la marchandisation du corps humain ». Celui qui a bénéficié d’un don solidaire quand il en avait besoin, peut à son tour donner, même à des inconnus. « Rien n’empêche ceux qui ont reçu du sang ou un organe de faire des dons financiers pour soutenir la recherche médicale, par exemple – et beaucoup le font. ».  C’est ce qu’on appelle la réciprocité indirecte du don, chacun reçoit puis donne à d’autres, créant une solidarité mutuelle selon les possibilités de chacun.

 

Lors d’un don entre vivants, il est évident que les personnes sont très proches et tiennent beaucoup l’une à l’autre, et leur lien n’en sera que renforcé. En revanche, dans le cas d’un don de sang anonyme ou d’un don post-mortem, cela crée une forme de solidarité avec la communauté humaine. L’anonymat du don permet d’exclure toute forme de contrat commercial, donc tout risque d’exploitation du pauvre par le riche, ou de « marchandisation du corps des morts ».

 

A titre personnel, Sylviane Agacinski est favorable au don post-mortem, mais elle s’insurge contre le « consentement présumé du défunt » défini par la loi Caillavet en 1976 : « un consentement présumé et silencieux n’est pas un consentement du tout et le geste du don disparaît ». Les médecins n’ayant même plus l’obligation d’interroger les familles, elle juge que ce n’est « pas humain d’exclure totalement les sentiments d’une famille en deuil ». La philosophe préférerait un registre de donneurs volontaires, enregistré par exemple sur la carte vitale. Mais personne n’accepte de penser à sa mort, encore moins à celle de ses proches…

 

[1] Editions du Seuil.

Télérama, Juliette Cerf (09/03/2018)

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