La vérité sur l'homme : comment aborder la dysphorie de genre
Le 30 et 31 mai, le 3e congrès international de bioéthique a eu lieu à Rome sur le thème de « La splendeur de la Vérité en science et en bioéthique » à l’initiative de la Chaire internationale de Bioéthique Jérôme Lejeune. Emmanuel Sapin, Professeur émérite des Universités en Chirurgie Pédiatrique et Néonatale et ancien praticien du Centre Hospitalier Universitaire de Dijon, est intervenu sur la question de la « dysphorie de genre » afin d’éclairer cette question grâce à sa grande expérience de chirurgien en ce domaine. Gènéthique reprend ici son intervention.
La personne humaine est corps et âme. Ainsi l’homme a certes un corps, mais avant tout, il est un corps (cf. Je suis mon corps). Ce corps est organique et psychique.
Sur le plan génétique, son caryotype est constitué de 46 chromosomes, ce qui le définit en tant qu’être humain … oui mais … il est d’autres circonstances où ce n’est pas la caractéristique ni le nombre qui définissent l’appartenance à l’espèce humaine. La trisomie 21 en est le signe. … de contradiction, comme le dirait Karol Wojtyla et Jérôme Lejeune !
Certains courants idéologiques voudraient sortir du caractère sexuel binaire, masculin ou féminin, pour une variance d’états intermédiaires – intersex variation. Or la différenciation sexuelle n’est pas anodine. Pour la personne humaine, le sexe n’est pas un attribut. Comme le soulignait Saint Jean-Paul II, il est constitutif de la personne. Est-ce XX ou XY qui définissent seuls qu’il est une femme ou un homme ? Sur quelle réalité repose alors ce dualisme ? Les chromosomes ? Le corps (morphotype) ? Le cerveau (ressenti de son identité sexuelle … de genre) ?
La dysphorie de genre a remplacé le « trouble »
La dysphorie de genre – ou incongruence de genre – est définie comme une condition dans laquelle l’identité de genre d’une personne ne correspond pas au genre assigné à la naissance. C’est en 2013 que ce terme apparait pour remplacer celui de transsexualisme ou de trouble de l’identité de genre.
La prévalence de la dysphorie de genre chez les enfants et les adolescents est estimé entre 0,6 et 1,7%. Dans les années récentes, le nombre d’enfants et d’adolescents demandant de l’aide pour dysphorie ou incongruence de genre a augmenté grandement. Cette demande d‘aide psychothérapeutique concerne davantage les adolescents déclarés fille à la naissance que ceux déclarés garçon.
Dans le but de ne pas stigmatiser les personnes présentant un trouble de la différenciation ou de l’identité sexuelle, souvent confrontées à la discrimination et au tabou, et sous l’influence de groupes idéologiques activistes, le vocabulaire a été modifié il y a une vingtaine d’années : en 2013, l’Association Américaine de Psychiatrie, lors de sa 5ème édition, DMS-5, modifie le terme « trouble » pour le remplacer par celui de « dysphorie ». L’ »anomalie ou trouble de différenciation sexuelle », « Disorders of Sex Development », avec la nouvelle nomenclature devient « Variation ou Différence du développement sexuel », « Differences of sex development or Variations in sex characteristics ». L’objectif, sur le plan médical est de sortir ces personnes du caractère pathologique : « la transsexualité n’est plus considérée comme une affection psychiatrique » (Chicago Consensus Meeting). Mais, paradoxalement, pour que perdure une prise en charge médicale psychologique, hormonale, voire chirurgicale, la dysphorie de genre restera dans le cadre des affections accédant à une prise en charge des frais liés à une transition de genre.
De la binarité au continuum
Avec cette démarche, il y a une amorce de dégénitalisation du sexe, une reconnaissance des « genres alternatifs ». L’identité de genre désigne l’identification d’une personne au sexe masculin ou féminin ou ni l’un ni l’autre ou les 2, contrairement à l’approche binaire selon laquelle on est homme ou femme ; ainsi, le concept de genre est aujourd’hui accepté comme un continuum. Le nombre de personnes ²non binaires² est actuellement estimé jusqu’à 10% des personnes atteintes d’incongruence de genre.
La dysphorie de genre ou gender incongruence est reconnue lorsque le trouble est vécu depuis au moins 6 mois et se manifeste par au moins deux des indicateurs suivants :
- L’identification intense et persistante à l’autre sexe (ne concernant pas exclusivement le désir d’obtenir les « bénéfices culturels » dévolus à l’autre sexe) ;
- Un sentiment persistant d’« inconfort » par rapport à son sexe ou sentiment d’inadéquation par rapport à « l’identité correspondante de rôle » ;
- Enfin elle n’est pas concomitante d’une affection conduisant à un phénotype hermaphrodite.
La dysphorie de genre est à l’origine de souffrance cliniquement significative ou d’une altération du fonctionnement social, professionnel ou dans d’autres domaines importants. Le traitement médical et psychologique des adolescents présentant une dysphorie de genre est complexe ; il est recommandé que soit mise en place une équipe de professionnels de la santé mentale, psychiatres, endocrinologues et psychologues. Le traitement somatique consiste généralement en l’utilisation de GnRH pour freiner la progression de la puberté puis d’instaurer un traitement hormonal pour développer les caractéristiques du genre choisi par l’adolescent et des interventions chirurgicales.
Pas une « variante » mais une anomalie dans le développement sexuel harmonieux
Or, s’il n’est pas question ici de nier ou sous-estimer les troubles psychologiques que vivent les personnes souffrant de dysphorie, il n’en reste pas moins qu’il faut y reconnaître non une simple variante par rapport à une majorité, considérée comme la norme, mais une anomalie dans le développement sexuel harmonieux dans sa constituante physique et/ou psychologique. Et si l’OMS précise que l’incongruence de genre doit être considérée comme une affection liée à la santé mentale, ces difficultés psychologiques ne sont pas principalement attribuables au regard discriminatoire que porterait la société sur ces personnes, mais pourraient trouver leur source dans la relation parentale dans l’enfance ou dans le fonctionnement de certaines aires cérébrales à partir d’influences biologiques anténatales.
Les anomalies, lorsqu’elles ne sont plus considérées comme la résultante de dysfonctionnement, mais comme une simple variante, interfèrent dans la définition de la normalité. L’évolution de la terminologie – « trouble de l’identité sexuelle » en « dysphorie de genre » – peut correspondre à une volonté de lutter contre la discrimination. Pour les partisans de ce mouvement : « Tout terme, quel qu’il soit, devient stigmatisant, lorsqu’il connote « une réalité » qui pose problème ». Cependant cette évolution sémantique est à rapprocher des autres changements de terminologie qui ont conduit à influencer les mentalités et les législations dans d’autres domaines éthiques, en remplaçant par exemple, le terme « avortement » par « interruption volontaire de grossesse » (interruption d’un mécanisme physiologique sans considération de la suppression d’une vie en développement), le terme « mère porteuse » par le terme « grossesse pour autrui », évocateur d’altruisme, et plus récemment celui d’ »aide à mourir » pour remplacer celui d’ »euthanasie », ce dernier étant mal perçu dans la population par le plus grand nombre. Au sujet de la dysphorie de genre, on peut se poser la question, dans cette optique où le DSM-5 propose « gender incongruence » : Est-il préférable d’être « incongru » plutôt que « troublé » ?
Le développement génital : une « cascade d’étapes », un « continuum »
Le magnifique et complexe agencement des étapes du développement sexuel est une sorte de loi du corps qui nous instruit sur la réalisation d’un projet : celui de l’être humain dans ses composantes physique et psychologique.
Le dimorphisme sexuel existe génétiquement dès la fécondation puisque sur les 46 chromosomes, le nouvel être humain qui en découle est, normalement, 46,XX ou 46,XY. La détermination sexuelle du développement est donc déjà inscrite selon que le spermatozoïde fécondant est porteur d’un chromosome X ou du chromosome Y.
A la détermination chromosomique succèdera la différenciation des tissus et organes puis les organes acquerront progressivement leur fonction propre, ce qui correspond à la maturation. Des facteurs épigénétiques viennent agir sur la transcription génétique tout au long de ces phases de développement, contrôlant la croissance et le déroulement dans le temps de l’activité du génome.
La chronologie du développement génital et sexuel comprend différentes étapes :
- A la 5ème semaine, les crêtes uro-génitales apparaissent à la partie dorsale de l’embryon, de part et d’autre de la ligne médiane ; elles seront à l’origine du développement urologique, génital et cortico-surrénal. Après une 1ère phase où la gonade est indifférenciée, des cellules germinales vont migrer pour peupler les crêtes génitales à la 6ème semaine et former les cordons sexuels primitifs encore, à ce stade, indifférenciés.
- C’est à la 6ème- 7ème semaine que survient une différenciation mâle ou femelle des gonades,
- Sous l’influence de la présence du gène SRY porté par le chromosome Y, la différenciation de la gonade se fera en testicule. Le testicule sécrète par 2 contingents cellulaires, les cellules de Sertoli, une hormone qui va faire disparaitre les structures à l’origine des voies génitales féminines (Anti-Müllerian Hormone, AMH), et les cellules de Leydig qui sécrètent la testostérone, détectable dès la 7ème. La testostérone est responsable du développement des voies et organes génitaux internes et externes mâles. La migration testiculaire débute à la 10ème semaine, pour se terminer vers la 25ème – 35ème semaine.
- Chez l’embryon femelle 46,XX, la différenciation de la gonade se fait plus tardivement que chez le mâle ; des facteurs de transcription ovariens spécifiques (FOXL2, WNT4, RSPO1 et la voie β-caténine) vont induire la différenciation en ovaire par un processus actif complexe ; en effet, contrairement à ce qui était décrit encore récemment, ce n’est pas uniquement l’absence du gène SRY qui induit la différenciation ovarienne. Les cellules germinales primordiales augmentent en nombre par mitoses pour se différencier en ovogonies. Contrairement à ce qui se passe pour les spermatozoïdes, il n’y aura plus de formation d’ovogonies après la naissance. A la 10ème semaine, les ovogonies situées au centre de l’ovaire entrent en prophase de méiose, ce qui permettra plus tard à l’ovocyte de ne posséder que 23 chromosomes.
Une autre différence notable entre les gonades mâles et femelles correspond au rôle des cellules germinales : le testicule fœtal se développe indépendamment des cellules germinales, ce qui n’est pas le cas des follicules ovariens qui nécessitent la présence des cellules germinales pour se développer. Une autre différence réside dans la formation de la vascularisation du testicule et de l’ovaire au cours de leur développement.
- Sous l’influence des hormones sécrétées par la gonade différenciée vont se développer les organes génitaux internes et externes, aboutissant au sexe somatique correspondant au phénotype masculin ou féminin.
- C’est à partir de l’observation du phénotype (à la naissance ou avant la naissance par l’échographie) que sera attribué le sexe de naissance et déclaré le sexe d’état civil.
- Durant l’enfance, on pourra parler du sexe d’éducation – et là, bien sûr, interviendront les différences culturelles – puis du sexe psychologique, correspondant au ressenti de l’individu sur son identité sexuelle, ceci influencé par le regard familial et sociétal porté sur l’enfant.
- Sur le plan hormonal, en dehors de l’éphémère pic de sécrétion d’hormones sexuelles survenant 2-3 mois après la naissance – appelé mini-puberté – la sécrétion d’hormones sexuelles est très faible durant l’enfance. Les organes sexuels ne sont pas encore matures.
- La maturité sexuelle surviendra à la puberté sous l’effet d’une brusque poussée de sécrétion d’hormones sexuelles, tant chez la fille que chez le garçon (à des âges un peu différents), avec les modifications physiques et les éventuelles perturbations psychologiques que cela peut entrainer, en particulier sur la vision que le jeune peut ressentir de son corps et son identité sexuelle.
Ainsi, une cascade d’étapes s’enchaine, chacune influençant la suivante : un continuum débutant avec la détermination chromosomique, puis les phases de différenciation des gonades et organes sexuels internes et externes et leur mise en fonction, tandis qu’après la naissance, la reconnaissance sociale va accompagner, influencer, la prise de conscience de l’enfant puis de l’adolescent, de son identité sexuelle.
Associé à cette organisation génétique programmée, le développement se fait sous l’influence des facteurs épigénétiques qui, tels des facilitateurs ou des inhibiteurs, viennent influencer la transcription du génome. Il en sera de même par adaptation à des influences venant de l’extérieur : par exemple, des hormones maternelles ou exogènes, ces facteurs dits environnementaux, auxquels l’embryon et le fœtus sont sensibles. A tous ces stades peuvent survenir des évènements qui peuvent influencer, voire perturber, le développement génital puis comportemental, et, par-là, l’acquisition de l’identité sexuelle.
Un développement qui fait intervenir différents chromosomes
Comme nous l’avons décrit, la détermination sexuelle est inscrite génétiquement dès la fécondation, donc au tout début du développement d’un être humain, ce dimorphisme constitutif distinguant les sujets féminins 46,XX et masculins 46,XY. Cependant, le déroulement des diverses étapes du développement sexuel s’opère en faisant intervenir des facteurs de transcription (WNT4, SOX9, AMH, SF1) provenant de gènes situés sur des chromosomes autologues (1, 17, 19, 9), donc autres que les chromosomes X et Y. La complexité de ces phénomènes explique que dans certaines situations, le corps se développera avec un appareil génital qui ne correspond pas au déterminisme chromosomique XX ou XY. Parmi ces situations, deux l’illustrent particulièrement :
- Chez les sujets 46,XY présentant une insensibilité complète des organes cibles aux androgènes (testostérone), classiquement décrits comme testicules féminisants, les organes génitaux externes mâles ne se développent pas, et les organes génitaux externes sont féminins. Ce phénotype conduit, à la naissance, à les déclarer filles, sans aucun soupçon. A l’adolescence ces jeunes filles consultent pour une aménorrhée primaire. Le bilan révèle alors qu’elles ont un sexe génétique masculin (46,XY), un sexe gonadique masculin (des testicules) et un phénotype féminin. Ainsi, malgré leur caryotype 46,XY, elles sont physiquement et psychologiquement féminines. Un traitement hormonal oestrogénique instauré (après une chirurgie de gonadectomie proposée, effectuée pour éviter le risque de dégénérescence des gonades) permettra un développement mammaire. Pour avoir vécu, en consultation, ces situations, je peux vous avouer combien il est difficile d’expliquer avec tact et respect à une jeune fille adolescente, en restant dans la vérité, la cause de l’aménorrhée et la proposition de traitement, chirurgical et hormonal, et qu’elle sera infertile !
- Dans un tout autre cas, certains enfants naissent avec un phénotype masculin, des gonades dans les bourses, une verge, cependant incurvée et un hypospadias [1]. Le bilan génétique, hormonal, et anatomique des organes génitaux, conclut à une caryotype 46,XX avec duplication du SOX9. Les gonades sont de chaque côté des ovo-testis, ce qu’on nommait auparavant hermaphrodisme vrai. Peut-on honnêtement parler de variance de la normale ? Mais, à titre individuel, personnel : est-il un garçon, comme le phénotype semble l’indiquer ? ou une fille, comme l’indiquerait le caryotype 46,XX ?
L’identité sexuelle, une question de caryotype ?
Malgré l’existence de ces deux types de situations – et il y en bien d’autres, qui restent cependant des situations très rares posant un dilemme éthique – il me paraît important de garder à l’esprit que, déjà sur le plan corporel, physique – et nous allons voir ensuite l’aspect psychologique et comportemental – il existe un développement normal sur le plan génital et sexuel, comme pour tous les organes du corps. Or, pour ceux-là, le terme de malformation congénitale (digestive, pariétale, urologique,…) est de pratique usuelle, appelant à une prise en charge chirurgicale, ce qui a été mon métier pendant 40 ans. Le développement sexuel normal est un continuum, comme nous l’avons vu, de l’embryon à son origine, au fœtus puis au nouveau-né, à l’enfant, l’adolescent puis l’adulte, à partir de la détermination génétique du dimorphisme chromosomique, et les étapes gonadique, hormonale, génitales internes et externes conduisant au phénotype, aboutissant à la déclaration de l’enfant, avec son prénom, à l’état civil, influant son éducation … Il s’agit d’un développement normal et non d’une norme idéologique contestable.
Est-ce que l’identité sexuelle repose uniquement sur le caryotype XX ou XY ? Je ne le crois pas. Si ce qui définit génétiquement l’être humain est un caryotype constitué de 46 chromosomes, des personnes porteuses d’un syndrome de Klinefelter 47,XXY et celles porteuses d’un syndrome de Turner 45,X0 sont des êtres humains à part entière, comme celles porteuses d’une trisomie 21. Le corps dicte sa loi. Nous sommes un corps avant d’avoir un corps. Cependant, nous devons rester clairs pour décrire ce qui est normal et ce qui est une anomalie.
Au cours de leur formation, certains sujets divergent, durant telle ou telle étape de la différenciation du développement normal, de ce continuum. Ils n’en sont pas moins des êtres humains à part entière, respectables. En vérité, leur dignité est incontestablement celle de toute personne humaine, égale en dignité et ce n’est pas leur contester cela que de reconnaître qu’une anomalie est survenue dans leur développement sexuel.
Le cerveau : premier organe sexuel
Pour notre propos, il est important de considérer le rôle du cerveau que l’on pourrait considérer comme le 1er organe sexuel (cf. Le cerveau, un organe sexué ?). En effet, la théorie du gender, actuellement en vogue, tient l’identité sexuelle non comme une donnée biologique, mais comme une acquisition individuelle, en référence exclusive au ressenti de la personne. Sans occulter l’importance des étapes de l’éducation et du lien social sur la construction de la personne, il est donc important d’étudier si une imprégnation biologique anténatale du cerveau peut avoir des répercussions sur la psychologie et le comportement sexualisé de la personne durant son enfance puis son adolescence.
De nombreuses études ont montré qu’il existe un dimorphisme sexuel cérébral. En effet certaines régions du cerveau sont sensibles, dès la période anténatale précoce, aux imprégnations hormonales par les stéroïdes sexuels. Durant cette période anténatale, la barrière hémo-cérébrale laisse passer les hormones stéroïdes circulantes, sécrétées par les gonades. La sécrétion de testostérone est détectable dès la période embryonnaire, puis un pic de sécrétion fœtale survient entre les semaines 14 et 18. Ainsi, par exemple, sans testostérone, il se développera une sécrétion cyclique (de LH et FSH) qui sera responsable du cycle menstruel chez la femme.
La stimulation d’un organe fonctionnellement mature par une hormone est transitoire et réversible. On pourrait donc penser qu’au niveau cérébral, la stimulation d’une aire cérébrale par une hormone doit être transitoire et réversible. Or, dans le cas qui nous importe, la structure cérébrale qui subit cette stimulation hormonale se fait alors que le cerveau est en plein développement. Une imprégnation cérébrale biologique fœtale précoce – ici, par les stéroïdes sexuels – induira, par conséquent, des changements neuroanatomiques et physiologiques durables, et pour une part, probablement irréversibles.
S’il n’existe pas de zone cérébrale présente dans un sexe et non dans l’autre, certaines aires cérébrales sont sensibles aux différents stéroïdes sexuels, en particulier aux androgènes, mais également aux œstrogènes. Or, comme toute structure fonctionnelle, ces aires vont se développer davantage si elles sont stimulées. En fonction du taux d’imprégnation et de la durée de la stimulation, l’aire cérébrale dont les récepteurs membranaires des cellules sont sensibles, gardera une trace mémorielle, anatomique en quelque sorte, de la stimulation androgénique ou œstrogénique. Ainsi, apparait une influence sur le cerveau des stéroïdes sexuels sur des processus cellulaires d’expression des gènes, jouant, par le fait, un rôle comme facteurs épigénétiques.
Des aires du cerveau sensibles à la testostérone, d’autres aux œstrogènes
Des études utilisant l’IRM cérébrale ont permis de constater que certaines aires, sensibles à la testostérone, ont un volume plus important chez l’homme que chez la femme, tandis que certaines zones de substance grise sont plus sensibles aux œstrogènes et d’autres zones de substance blanche, à la testostérone. Parmi les aires cérébrales sensibles aux stéroïdes sexuels, se trouvent des sub-régions du système limbique – amygdale et hippocampe – et l’hypothalamus, le cerveau émotionnel et de la mémoire, qui sont des zones intervenant dans le comportement. Ainsi, une imprégnation anténatale cérébrale par la testostérone pourra avoir une action pérenne sur le comportement sexualisé futur de l’individu 46,XY.
Des études cliniques, analysant les différences psycho-comportementales chez de jeunes enfants ont montré une différence entre filles et garçons concernant leurs appétences réciproques pour différents types de jouets, des activités et les camarades de jeu. En pathologie, des enquêtes sur l’orientation de leur attirance sexuelle ont été faites sur des sujets présentant une hyperplasie congénitale des surrénales – qui sont génétiquement 46,XX, ayant été exposées en anténatal à une sécrétion inappropriée de testostérone. Plus des trois quarts d’entre elles présentaient ultérieurement une attirance sexuelle pour les femmes. Des études cliniques ont également été faites pour d’autres pathologies, avec des observations comparables, telles le syndrome de polykystose ovarienne, le déficit en diHydro-Testostérone, l’hypogonadisme hypogonadotrophique idiopathique.
Si des expérimentations animales sur les mammifères non-humains ont permis des conclusions intéressantes sur le lien entre les hormones stéroïdes et le comportement, il est aventureux d’extrapoler ces résultats à l’homme, tout particulièrement lorsqu’il s’agit d’étudier les comportements. Or, éthiquement, il est inconcevable de faire des expérimentations humaines en stimulant ou privant des fœtus de telle ou telle substance pour en savoir les conséquences.
Des perturbations issues de l’environnement ?
Le cerveau mémorise des évènements s’étant déroulés durant la période anténatale, et qui auront des conséquences sur le comportement de l’enfant après sa naissance. Le développement fœtal dans le sein maternel est sensible aux stimulations extérieures qui peuvent survenir : des évènements survenus à la mère pendant la grossesse, provoquant chez elle des réactions biologiques seront transmises au fœtus, pouvant perturber son développement ultérieur. Ainsi, le stress anténatal, vécu par une femme enceinte, aura des répercussions sur le comportement de son enfant durant les premiers mois après la naissance, car le cerveau fœtal est réceptif aux hormones de stress (cortisol, adrénaline) sécrétées par la mère durant sa grossesse, la « barrière hémo-encéphalique » étant perméable à ces hormones.
Si l’on se concentre sur le rôle du cerveau dans l’acquisition de l’identité sexuelle et les possibles influences anténatales d’imprégnation exogène, nous avons vu qu’une imprégnation cérébrale biologique fœtale précoce par les stéroïdes sexuels induit des changements neuroanatomiques et physiologiques durables qui peuvent avoir ultérieurement des conséquences sur le comportement et le ressenti psychologique de l’enfant.
Or les perturbateurs endocriniens – œstrogènes de synthèse ou androgènes disrupteurs – peuvent venir contrarier le développement normal de l’appareil génital, en particulier masculin. Ainsi, un nombre croissant d’anomalies anatomiques du pénis a été observé dans les pays industrialisés au cours des dernières décennies du XXème siècle, avec une augmentation de leur incidence qui pouvait être multipliée par 4 voire davantage, ceci rapporté dans nombre d’études. Des observations et expérimentations animales ont été rapportées à ce sujet dans la littérature.
Dans l’espèce humaine, ce type de répercussions sur les organes génitaux externes des garçons, d’une perturbation écologique, a été rapporté par des études de population aux USA et en Europe. Il est difficile de croire que seuls les organes génitaux externes mâles aient été sensibles à ces perturbateurs endocriniens.
Si, à ce jour, aucune preuve scientifique n’a été apportée (étudiée ?) concernant la possible responsabilité, même partielle, des perturbateurs hormonaux sur les troubles du ressenti de l’identité sexuelle chez un nombre croissant d’enfants et d’adolescents ou adultes jeunes, il me paraît non rigoureux, pour ne pas dire non scientifique, de ne pas explorer cette hypothèse très plausible en constatant l’évolution des courbes d’incidence de la dysphorie de genre comparée aux conséquences écologiques délétères dans tant de domaines de la santé. Il serait très intéressant que des études soient faites pour savoir si des traces mnésiques de phénomènes biologiques anténatals, liées à une imprégnation cérébrale du fœtus par les perturbateurs endocriniens environnementaux tels les androgènes disrupteurs (comme le sont les œstrogènes de synthèse des pilules contraceptives éliminées sous forme active (17-OH-èthynylestradiol), ne pourraient pas expliquer en partie – car c’est, à n’en pas douter, multifactoriel – les difficultés qu’éprouvent un nombre croissant de garçons à se situer dans leur identité sexuelle, en particulier au moment de la puberté, lorsque réapparait la sécrétion hormonale, mais également des filles exposées en anténatal à une imprégnation hormonale inappropriée.
Développer une prévention par des recherches effectuées dans un esprit scientifique, sans a priori idéologique
Les enfants naissant avec un phénotype pour lequel « on ne sait pas dire » (comme disent nos amis belges), posant un problème éthique, sont très rares : moins de 0,5 % des cas de DSD. Ils ne sont pas une variante de la normale, mais correspondent à un trouble du développement sexuel normal. Ils nécessitent un bilan et une réponse médicale : le plus tôt est le mieux pour la construction de l’enfant et l’adulte qu’il sera.
Les cas des personnes souffrant d’une dysphorie de genre semblent être en augmentation de fréquence. Ces jeunes personnes souffrent de troubles profonds et dramatiques pour lesquels, bien sûr, une réponse doit être apportée. Sur le plan médical, comme dans tous les domaines où les patients se tournent vers la médecine, la démarche doit être guidée vers la prévention. Pour cela, il est nécessaire de chercher la cause du trouble. Cela demande de reconnaître le trouble et non de l’interpréter comme une simple variante de la normale. Non ! Le regard de la société n’est pas seul en cause du malaise existentiel de ces jeunes.
En déroulant les évènements physiques et psychiques qui se succèdent dans l’acquisition de l’identité génito-sexuelle, une évaluation des causes permettrait de développer une prévention par des recherches effectuées dans un esprit scientifique, c’est-à-dire rigoureux, sans a priori idéologique. En outre, les troubles environnementaux et l’évolution sociétale des mentalités, quand ce ne sont pas les pressions de groupes activistes, ont une part de responsabilité.
Ne pas considérer des exceptions pour définir une norme
Si des réponses individuelles doivent être proposées pour des cas très rares, La société ne doit pas considérer des exceptions pour définir une norme. Il est important de ne pas généraliser la réalité des cas particuliers pour en faire une loi générale. Bien sûr, la définition de la norme ne signifie pas de déconsidérer ceux qui ne s’inscrivent pas dans celle-ci.
Plus largement : la vérité scientifique peut-elle éclairer la vérité sur l’homme ? La vérité scientifique est relative aux moyens utilisés et aux hypothèses et concepts qui, inscrits dans le temps, ont cours pour orienter les recherches. Or la réalité, si elle est objective, observable et descriptible, est sujette à l’interprétation que l’on en peut ou veut faire. Ainsi, quoiqu’il en paraisse ou qu’on veuille l’affirmer, la vérité scientifique peut être utilisée dans un contexte sociétal évolutif, et apporter des affirmations contradictoires avec la vérité ontologique sur l’homme. Et cette dernière n’est pas consensuelle. La description du développement normal et de la complexité des évènements qui conduisent à la différence sexuelle homme-femme est une réalité objective, non consensuelle. Conduite honnêtement et avec rigueur, la vérité scientifique non seulement ne s’oppose pas à la vérité sur l’homme mais devrait éclairer la compréhension de ce qu’est, par nature, la réalité sexuée de la personne humaine.
[1] malformation de la verge avec une association plus ou moins complète et plus ou moins importante de plusieurs anomalies, intéressant l’urètre et le tissu l’entourant, le prépuce et parfois les corps caverneux
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