La santé d’un pays se mesure-t-elle à son taux d’avortement ?

Publié le : 2 avril 2020

Inquiétude ministérielle. Interrogé par Laurence Rossignol, sénatrice de l’Oise, Olivier Véran, ministre de la santé, qui répondait à la question de l’accès à l’avortement dans la France confinée, affirme que « des remontées de territoires » attestent « une réduction inquiétante du recours à l’IVG ».

 

Alors qu’il y a encore deux semaines (cf. Coronavirus et IVG : Laurence Rossignol demande l’extension des délais d’avortement), le même ministre ne souhaitait pas d’aménagement dans ce domaine. Il semble avoir changé d’avis. Il promet de faciliter l’accès aux IVG médicamenteuses, de favoriser une « plus grande utilisation de la téléconsultation, que la première consultation et que la consultation de suivi après prise de la pilule abortive puissent être faites par téléconsultation ». Estimant qu’il s’agit de « questions techniques », il assure par ailleurs avoir « entendu la demande des gynécologues de repousser le délai des IVG médicamenteuses de 7 à 9 semaines ». Pour l’IVG instrumentale, « toutes les équipes » sont invitées à « maintenir le recours à l’IVG instrumentale », ajoutant que le ministère est « en train de regarder » un éventuel allongement du délai d’IVG. Enfin, si malgré tout, à l’issue de la période de confinement, une femme se trouvait enceinte alors qu’elle ne le souhaite pas : « Il existe une cause d’interruption médicale de grossesse, qui ne répond pas à la question des délais, pour des raisons de détresse psychosociale et la question est de savoir si dans une décision collégiale, une fois que nous serons sortis du confinement, on peut considérer qu’une jeune femme qui n’aurait pas pu aller en consultation pour bénéficier d’un avortement dans les conditions classiques peut répondre à ces conditions de détresse psychosociale ». Ces propos ont été largement et sans délai repris par les médias, télévisions, radios, presse écrite.

 

Le ministre se veut rassurant, mais l’est-il ? Alors que l’indicateur de fécondité de la France est bas, 1,84 enfant par femme en 2018, que la population française est vieillissante au point de poser la question des retraites, en quoi la baisse du nombre d’avortements est-elle inquiétante ? A l’occasion d’une rencontre organisée il y a deux ans au Sénat, les élus s’interrogeaient sur le nombre anormalement constant et anormalement élevé d’avortements dans notre pays (cf. Analyse comparée des lois sur l’IVG : vers une prise de conscience au Sénat ?). En quoi, alors que les ressources médicales sont mobilisées par le soin des malades touchés parfois mortellement par la pandémie, que l’économie de la France est à l’arrêt, que les Français sont sommés de participer à « l’effort de guerre » en restant confinés, en quoi est-ce une urgence sanitaire ? Il y a de quoi s’interroger.

 

En effet, depuis quand la bonne santé d’un pays se mesure-t-elle à son taux d’avortement et pourquoi faudrait-il s’assurer, comme pour le PIB, de le maintenir à un niveau constant ? Ce niveau qui ne décroit pas n’est-il pas plutôt le signe de l’échec de nos politiques publiques dans ce domaine, puisque, selon les mots de Simone Veil, « aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. L’avortement est un drame, et il sera toujours un drame » (cf. L’avortement, droit ou drame ? ) ? En 40 ans, les conditions restrictives mises en place par la loi Veil ont été abolies, les unes après les autres. Quelles politiques de prévention ont été mises en place alors que désormais dans notre pays, suggérer à une femme qu’elle pourrait garder son enfant s’apparente à un délit (cf. Délit d’entrave numérique : l’impossible normalisation de l’IVG ) ?

 

En cette période de lutte contre un ennemi viral, les femmes n’avorteraient plus par peur d’attraper le virus ambiant. Si telle est la raison, c’est sans doute qu’il n’y a pas d’urgence. Il n’est pas forcément dit, qu’une fois les conditions d’accès allégées, elles se précipiteront pour y recourir.

 

Enfin, comment le suivi de ces femmes confinées qui auront avorté seules dans leur appartement sera-t-il assuré ? Par téléconsultation ? Que se passera-t-il en cas de complications ou quand ces avortements nécessiteront une intervention ?

 

Pour aller plus loin :

La loi Veil, un moindre mal ?

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La contraception réduit le nombre d’avortements ? Réponse d’experts

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