« La mort reste incomprise, insaisissable et irrémédiable »

Publié le : 24 septembre 2020

« Aussi étrange que cela puisse paraître, les frontières de la mort restent mal définies. » Dans une interview pour le journal Le Monde, Stéphane Charpier, professeur de neurosciences à Sorbonne Université qui vient de publier La Science de la résurrection aux éditions Flammarion, interroge la notion de mort.

Des expériences qui interrogent la notion de mort

« L’activité électrique du cerveau peut être représentée sous forme d’ondes grâce à des techniques d’imagerie cérébrale : si vous dormez ou si vous êtes en train de travailler, par exemple, on n’observera pas les mêmes fréquences ni les mêmes oscillations, explique Stéphane Charpier. En 2011, des chercheurs de l’université de Nimègue, aux Pays-Bas, ont publié leurs résultats d’expériences sur des rats ; ils avaient étudié l’activité électrique de leur cerveau avant, pendant et après une décapitation. Quatre secondes après, il n’y avait plus aucune trace de conscience. Mais une minute plus tard environ, une onde de grande amplitude faisait irruption sur l’oscilloscope, raconte le scientifique. Ces chercheurs l’ont baptisée « onde de la mort », l’assimilant à une sorte de chant du cygne du cerveau. »

Selon Stéphane Charpier, un enjeu de ce type de recherches est de « proposer aux médecins réanimateurs un critère strict pour décréter si quelqu’un est décédé, sans aucune possibilité de retour à la vie ». « Avec mon équipe, nous avons reproduit cette expérience mais sans décapitation, de telle sorte que nous pouvions réanimer les rongeurs après l’apparition de « l’onde de la mort », explique-t-il. Ça a marché, un peu comme lorsqu’une personne fait une crise cardiaque et que l’on réussit à faire repartir le cœur. » Des travaux qui ont permis « d’expliquer l’origine neurophysiologique de « l’onde de la mort », mais aussi de constater qu’une réanimation restait possible après son apparition ». « Nous avons de plus repéré une nouvelle onde juste avant la réactivation du cortex cérébral, que nous avons appelée « l’onde de la réanimation » », détaille le chercheur.

La mort : un état défini et définitif ?

« Par définition, la mort est un état dont on ne revient pas », affirme Stéphane Charpier. « De fait, si la situation perdure, un patient sera à juste titre considéré comme décédé. Mais si vous parvenez à le réanimer, il me semble que parler rétrospectivement de « mort » devient un abus de langage, estime-t-il. L’individu est certes entré dans une zone grise, une sorte de quatrième dimension à mi-chemin entre la vie et le trépas, mais il n’a jamais été « mort » à proprement parler ».

Pour Stéphane Charpier, c’est « au XXe siècle que de nouveaux questionnements émergent », alors que se développent des « techniques de respiration artificielle et de soins intensifs » qui permettent « de maintenir en vie des personnes qui auraient été considérées comme décédées auparavant ». Aussi, « plusieurs définitions de la mort vont alors cohabiter et parfois s’opposer jusqu’à aujourd’hui : une sorte de « silence comportemental », caractérisé par une inconscience et une absence totale de réaction, un arrêt apparemment irréversible du système cardio-respiratoire, ou encore une interruption jugée définitive du fonctionnement cérébral… » Bien que le scientifique juge ces critères « utiles pour les praticiens dans les services de réanimation, lorsqu’il faut choisir entre essayer de sauver une personne ou autoriser un prélèvement pour une greffe d’organe par exemple », « en tant que chercheur », son questionnement est d’un autre ordre. « Il existe trop de cas limites pour qu’on prétende avoir une définition stricte de la mort : des personnes qui respirent alors que leur cerveau ne fonctionne plus, d’autres qui témoignent d’une activité cérébrale quand le reste du corps semble totalement à l’arrêt… ». Pour le scientifique, « les progrès de la médecine ont, certes, considérablement accru notre espérance de vie, mais la mort reste incomprise, insaisissable et irrémédiable. »

 

Pour aller plus loin :

 

Source : Le Monde, Propos recueillis par Fabien Trécourt (23/09/2020)

Partager cet article

Synthèse de presse

Chronique audio

Textes officiels

ressources

Fiches pratiques

Bibliographies

S'abonner aux lettres