Jacques Testart : L’eugénisme libéral, un « eugénisme de marché »

Publié le : 25 septembre 2020

Dans une interview accordée au journal La Décroissance, Jacques Testart dénonce les risques du projet de loi de bioéthique, ainsi que la « renaissance » de l’eugénisme, « nourri[e] de l’idéologie libérale et de la compétition exacerbée entre les personnes, les entreprises et les États ». Un eugénisme basé « non pas sur un État fort et autoritaire, mais sur la demande par la population de choisir des traits de sa descendance ». « Bien sûr, c’est surtout l’offre qui crée la demande, estime Jacques Testart. On pourrait dire que c’est un eugénisme de marché et non étatique. »

Ainsi, comme le souligne le biologiste, le Conseil d’Etat rappelait en 2009 que l’eugénisme « peut être le fruit d’une politique délibérément menée par un État. Il peut aussi être le résultat collectif d’une somme de décisions individuelles convergentes prises par les futurs parents, dans une société où primerait la recherche de l’« enfant parfait« , ou du moins « indemne de nombreuses affections graves«  ». Et « c’est bien sous cette forme que se développe le nouvel eugénisme, affirme Jacques Testart, libéral et bienveillant, mou et démocratique, dont témoignent les débats des institutions savantes ou politiques autour des lois de bioéthique ». Pour le scientifique, peu importe la loi votée en 2020, car « les rapports des diverses institutions (comité national d’éthique, comité d’éthique de l’Inserm, Académie des sciences, Académie des technologies, OPECST,…) convergent pour demander des mesures nouvelles orientées vers la « qualité » humaine ». Autant de « « pas en avant » idéologiques » qui « devraient rencontrer la loi, en 2020 ou plus tard ».

Vers un tri industriel des embryons

Revenant sur son audition dans le contexte de la révision de la loi de bioéthique, Jacques Testart dénonce le comportement du rapporteur Jean-Louis Touraine, « le plus imperméable à toute remise en cause, voulant se montrer permissif sur toutes les questions en noyant ses propositions scientistes et eugénistes sous les mots indispensables au discours en bioéthique (respect de la personne, consentement, liberté du choix, responsabilité,…) ».

Parmi les risques du projet de loi de bioéthique, la recherche sur les cellules iPS[1] qui rend possible la fabrication de gamètes. Des gamètes qui deviendraient alors « disponibles en abondance », « ouvrant ainsi davantage le recours à la FIV[2] » et permettant « le tri quasi industriel des embryons ». Avec en parallèle le développement des algorithmes et de l’intelligence artificielle qui « rendra possible la recherche d’innombrables « risques de pathologies » chez des couples et individus de plus en plus nombreux ».

Des OGM aux humains GM ?

Pour le biologiste, « l’expérimentation pour réaliser la transgenèse d’embryons dans les meilleures conditions n’a de sens que si on prévoit de fabriquer des bébés génétiquement modifiés ». Et « la « recherche« , toujours mythifiée, permet d’avancer vers ce but sans l’avoir décidé officiellement ». « Outre les nuisances économiques et environnementales, bien des effets biologiques indésirables demeurent incompris pour les OGM agricoles », souligne Jacques Testart. « À ces désillusions patentes après 30 ans de supposée maîtrise des OGM agricoles s’ajoutent, concernant notre espèce, l’impossible ambition de dire ce que serait l’humain idéal pour aujourd’hui et la suite du temps, et la folle volonté de réduire inexorablement notre diversité », affirme-t-il.

Problème humain, réponse technique

Et le cas de la « PMA pour toutes » « est emblématique de la référence à « la science » pour faire accepter de nouvelles règles », estime le scientifique. « Ce que poursuit la nouvelle loi c’est la médicalisation des existences au détriment de l’autonomie mais aussi l’affirmation que tout problème ou frustration humain peut et doit recevoir une réponse technique ». La liste n’est pas exhaustive : « exiger de ne pas être malade ou handicapé, d’avoir des enfants tout en refusant le rapport sexuel, que ces enfants soient « de qualité« , exiger de ne pas mourir… » Si « la science y travaille », la bioéthique quant à elle « s’efforce de faire accepter tous ces progrès ».

Pour Jacques Testart, « Ce qui est grave, c’est qu’au moment où la destruction des cultures et modes de vie deviendra évidente, l’analyse critique de cet « effondrement » sera rendue impossible par ce que les éthiciens nomment avec gourmandise « l’évolution des mentalités«  ».

 

[1] Induced pluripotent stem cells

[2] Fécondation in vitro

 

Source : La Décroissance, interview de Jacques Testart par Hervé Le Meur (09/2020)

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