J.-C. Guillebaud : posthumanisme et haine du corps

Publié le : 3 mars 2011

La Vie publie des extraits de La Vie vivante. Contre les nouveaux pudibonds, le nouveau livre de Jean-Claude Guillebaud dénonçant les excès et dangers du courant « posthumaniste » qui vise à une « amélioration » de l’espèce humaine grâce aux progrès des sciences et techniques.

Pour les partisans du « posthumanisme » ou « transhumanisme » (Cf. Synthèse de presse du 11/01/11), les dernières conquêtes des technologies et de la science et les découvertes de plusieurs disciplines telles que l’éthologie et la neurologie, ont définitivement gommé les frontières qui différenciaient l’homme de l’animal, de la machine et de la matière inerte. Brouillant les repères, les progrès techno-scientifiques sonneraient le glas du vieil humanisme attribuant une dignité particulière à l’homme, et déconstruiraient la catégorie « homme« , devenue problématique. Très marqué par l’interprétation cybernétique selon laquelle l’humain constitue un faisceau d’informations, le savoir scientifique contemporain « nous enseigne que l’homme n’est jamais qu’une concrétion éphémère – et manipulable à loisir – de gènes et de cellules partout présentes dans la réalité organique. […] que les sentiments et les pensées qui nous habitent […] résultent d’une combinaison changeante de substances comme la sérotonine ou l’ovocytine. […] que ce que nous appelions jusqu’alors la « conscience », l’ « esprit » ou l’ « âme » ne sont rien de plus qu’une émergence aléatoire et mouvante, produite par un réseau de connexions neuronales« . Plusieurs scientifiques américains, tel Neil Gershenfeld, directeur du Center for bits and atoms du MIT (Massachusets Institute of Technology) ou Ray Kurzweil, ingénieur et « futurologue » très populaire,  soutiennent une telle conception du monde. Selon eux, le concept d’homme, tel que nous en avons hérité, s’évapore de lui-même. Ces scientifiques et chercheurs récusent toute transcendance fondatrice de l’existence humaine, qu’elle soit d’ordre religieux ou métaphysique, comme le fait remarquer le philosophe et polytechnicien Jean-Pierre Dupuy : « le transhumanisme […] est typiquement l’idéologie d’un monde sans Dieu« .

Au centre de l’idéologie posthumaniste se trouve le thème de la convergence de 4 technologies jugées les plus prometteuses : les nanotechnologies, les biotechnologies, l’informatique et les sciences cognitives (NBIC). Cette convergence doit permettre une amélioration de l’humain et l’abolition des frontières entre les différentes formes de réalités, l’humain et le machinique. Cette mutation épistémologique sans précédent donnerait lieu à un « homme augmenté » : « augmentation des capacités cognitives du cerveau, allongement considérable de la durée de vie, interconnexion des intelligences, abolition des frontières linguistiques par le biais de la traduction simultanée, conduite directe des machines par la pensée, etc« . Ray Kurzweil développe le concept de la « singularité« , terme utilisé pour désigner le basculement de l’humanité dans une ère nouvelle. Nous serions, selon lui, « à la veille d’un « saut » technologique tellement décisif – et définitif – que nul ne peut encore le décrire« . Cet horizon futur résulterait de « la convergence et surtout l’accélération des nouvelles technologies, mais aussi et surtout des progrès de l’intelligence« .  L’accélération exponentielle de ces avancées seraient telles que « les transformations de l’humanité au cours du seul XXIe siècle devraient être équivalentes à toutes celles qu’elle a connues au cours des 20 000 années précédentes« . Parmi les bouleversements attendus se trouvent la dématérialisation de la réalité, la multiplication des machines intelligentes capables de s’auto-reproduire, l’enchevêtrement généralisé de l’organique et du machinique. Cette vision prospective de Ray Kurzweil lui vaut le qualificatif de « technoprophète« . Revendiquant pour l’homme la liberté de se remodeler à sa guise, R. Kurzweil récuse « toutes espèces de freins, limites et interdictions qui, au nom de la prudence ou de l’éthique, empêcheraient l’homme d’aller « plus loin ».

L’utopie du « technoprophétisme » poursuit des objectifs qui outrepassent même ceux de Prométhée : « accession à l’immortalité, à la puissance absolue, à l’autonomie, à la jouissance parfaite« . Parmi les promesses « parfois délirantes » de cette idéologie  : les OGM « règleront le problème de la faim dans le monde ; un remodelage neurologique permettra de guérir les hommes de la violence qui les habite ; […] la banalisation de l’utérus artificiel parachèvera la libération des femmes ; le clonage rendra superflues les astreintes de la procréation sexuée, etc« .

Jean-Claude Guillebaud repère dans la « joyeuseté affichée » du discours transhumaniste de nouvelles formes, « glaçantes« , de la domination. L’éthique est en effet totalement absente de ce discours qui s’accompagne d’une démission du politique. Seule la technique est considérée comme une « réponse » efficiente à tous les maux de l’humanité. L’essayiste Mark Dery s’était interrogé sur les conséquences socio-économiques d’une telle volonté d’amélioration qui séparerait deux types d’humains : ceux, fortunés, qui seraient « améliorés » et les autres, restés humains « à l’ancienne mode« . Le « technoprophète » Hans Moravec lui avait répondu : « Peu importe ce que font les gens, ils seront laissés derrière comme le deuxième étage d’une fusée. […] Le destin des humains sera sans intérêt pour les robots super intelligents du futur. Les humains seront considérés comme une expérience ratée« .

Devant ce discours anti-humaniste et contre la haine du corps qu’il manifeste, en tant que limite de notre condition humaine, marquée par la souffrance et la mort, Jean-Claude Guillebaud insiste sur la nécessité de prendre au sérieux ce projet prométhéen qui ne relève plus de la seule science-fiction. Le transhumanisme « inspire dorénavant des programmes de recherche, la création d’universités spécialisées et d’une multitude de groupes militants. Il influence une frange non négligeable de l’administration fédérale américaine et, donc, le processus de décision politique. […] Il génère l’apparition de lobbies puissants. Les hypothèses qu’il propose ne cessent d’essaimer dans les différentes disciplines du savoir universitaire« .

<p>La Vie 03/03/11</p>

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