IVG médicamenteuse : le tabou de la douleur et des effets secondaires

Publié le : 9 octobre 2020

« Je n’ai jamais eu aussi mal de ma vie. J’ai passé des heures aux toilettes, à transpirer, à ne plus pouvoir bouger et à ne plus pouvoir parler. Avec une douleur atroce. J’ai eu l’impression que c’était un accouchement, sans péridurale » raconte Charlie, 30 ans, à propos de l’IVG médicamenteuse qu’elle a subi. « Ça a été très très douloureux, confie quant à elle Lise, 28 ans. Moi qui ai déjà des règles hémorragiques, je n’avais jamais connu ce genre de douleurs. C’était sur le long terme, en continu, pendant des jours et des jours ».

Aujourd’hui les deux tiers des IVG se font par voie médicamenteuse, souvent à domicile. Deux comprimés présentés comme une simple formalité. La mifépristone provoque le détachement de l’embryon, le misoprostol, deux jours plus tard, provoque son expulsion. Cette technique est proposée aux femmes jusqu’à 7 semaines d’aménorrhée à domicile, ou 9 semaines à l’hôpital (cf. Délai pour avorter : nouvelle salve des féministes et Extension du délai pour l’IVG médicamenteuse : Le Conseil d’Etat saisi, valide).

Des douleurs très intenses

Et pourtant, « cet acte loin d’être simple peut se révéler traumatisant » . Marie-Josèphe Saurel-Cubizolles, épidémiologiste et chercheuse à l’Inserm[1] a réalisé une étude sur la prise en charge de la douleur et l’accompagnement des femmes. Elle a interrogé 453 femmes ayant avorté dans onze centres d’IVG entre octobre 2013 et fin 2014. 27% des femmes interrogées ont ressenti des douleurs très intenses au troisième jour de l’IVG et 83% ont affirmé avoir pris des antidouleurs lors des cinq jours du traitement. « On a un quart de l’échantillon qui avait des douleurs très intenses, avec des douleurs supérieures ou égales à 8 sur une échelle de 1 à 10 », précise la chercheuse. Les douleurs, « dues aux contractions utérines et à la dilatation du col », sont souvent très fortes, voire « insupportables », selon Charlie, qui n’était pas du tout prévenue de ces effets secondaires.

Autre problème inattendu, des saignements intenses : « dans l’étude, plus d’une femme sur quatre a déclaré avoir été inquiète des saignements provoqués par la prise des médicaments ». Quand Lise a fini par se rendre aux urgences, on lui a diagnostiqué une complication grave de l’IVG médicamenteuse : une endométrite ou infection de l’utérus. « J’avais de grosses pertes de sang qui sentaient très mauvais. J’ai dû prendre un traitement antibiotique pendant deux semaines ». Une complication « rare » mais dont on ne l’avait pas informée.

Solitude et culpabilité

Les femmes interrogées dans l’étude font également part d’un sentiment profond de solitude et d’isolement. « J’ai culpabilisé en me demandant si c’était pas un caprice », témoigne Charlie. « Je me suis sentie vraiment seule… C’était un énorme poids et c’est moi qui devais m’en occuper. Toutes les conséquences me sont retombées dessus: le stress des rendez-vous, le stress de la prise en charge, bien respecter la médication, la supporter… Pendant des mois, j’en ai voulu à mon copain », ajoute Lise. Elle s’est même « sentie coupable », et « [s’est] dit que c’était peut-être mal ce qu’ [elle] faisait » (cf. Eloge de la culpabilité). Très peu d’arrêts de travail sont prescrits aux femmes qui avortent, explique Marie-Josèphe Saurel-Cubizolles, car en général elles ne veulent pas que cela se sache (cf. La nouvelle clandestinité des femmes face à l’IVG). « Les femmes ne parlent pas du tout de l’avortement », ajoute Charlie, qui ne savait pas que sa mère en avait subi un avant elle.

Le 24 septembre dernier, une enquête de la DREES (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques) a révélé que 232 200 IVG ont été effectuées en 2019, « soit le plus haut niveau depuis trente ans ». 70% ont été réalisées par voie médicamenteuse. Une analyse corrélant le recours à l’IVG et la situation sociale a fait le constat « sans appel » que ce sont les femmes « les plus précaires » qui y ont le plus recours. Quarante-cinq ans de légalisation de l’IVG n’ont pas fait changer la donne : l’IVG reste un geste « traumatisant » et « loin d’être simple ».

[1] Institut national de la santé et de la recherche médicale.

 

 

Source : Slate, Camille Descroix (08/10/2020)

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