Interfaces numériques et « commerce de soi »

Publié le : 8 novembre 2017

Philippe Steiner[1], professeur en sociologie de l’université Paris-IV s’interroge sur l’utilisation des interfaces numériques comme « dispositif » permettant « de faire rencontrer une offre et une demande ». Selon lui, là où « le prix est interdit, la marchandisation est bannie » – comme dans le cas de la transplantation d’organes ou les sites de rencontres – les échanges ne se font pas sur un « marché » mais par « appariement[2] ». Ce dernier a des implications bien différentes de celles du marché classique.

 

« Sur le marché, l’acheteur et le vendeur n’ont besoin que d’échanger leur prix pour obtenir satisfaction. Leur identité importe peu. » Ainsi vendre une pomme à un acheteur plutôt qu’un autre n’a pas d’importance. Mais « tous les reins ne conviennent pas à une malade donnée » et l’appariement est un « mécanisme » où la rencontre de l’autre est nécessaire. « Pour obtenir satisfaction, il faut partager une partie de ses caractéristiques intimes. » Pour mettre en lien deux personnes précises avec des données uniques « il faut dire la vérité sur soi » et transmettre par exemple les informations suivantes : « Age 75 ans, groupe sanguin O, en dialyse depuis sept ans ».

 

Il s’agit de « faire commerce de soi », ce qui implique de la confiance dans l’organisme « qui gère l’appariement des données hautement personnelles afin de pouvoir entrer en relation avec la personne ou la ressource souhaitée ».

 

Ce « dévoilement » de nos informations personnelles « pourrait n’être qu’une forme anecdotique d’interaction si ces appariements étaient rares et sans conséquence ». Cependant leur nombre augmente constamment « notamment parce que les capacités de calcul des ordinateurs, leur accès à distance et la création d’algorithmes parviennent à apparier rapidement offre et demande ». Pour fonctionner, cet algorithme incite « les sujets à dire la vérité pour optimiser leurs chances d’accès à la ressource précieuse et souhaitée et pour aboutir à une allocation optimale des ressources, du point de vue de la société ».

 

Une manière d’orienter « la conduite des humains ». Ce que Philippe Steiner appelle « optimagogie » entrainerait une « marchandisation de soi » et soulève de nouvelles questions. De « graves conséquences » sont à prévoir quant au « gouvernement de soi » au niveau individuel et à « la répartition optimale des ressources » au niveau sociétal qui risquent de conduire à des modifications générales de nos attentes.

 

Pour lire son étude : Economy as Matching[3]

 

[1] Normalien, agrégé de sciences sociales et habilité à diriger des recherches en sociologie comme en économie, professeur à l’Université de Paris-Sorbonne (Paris IV).

[2] Note de l’auteur de l’article : « ou matcher, pour employer un anglicisme ».

[3] Fondation Maison des sciences de l’homme, 2017.

 

<p>Le Monde, Baptiste Coulmont (07/11/2017)</p> <p>Image : Pixabay </p> <p> </p>

Partager cet article

Synthèse de presse

Chronique audio

Textes officiels

ressources

Fiches pratiques

Bibliographies

S'abonner aux lettres