Foetus stockés : le bilan

Publié le : 5 août 2005

Finalement, il semble qu’aucun scandale ne soit à l’origine de la vague d’émotion suscité par la découverte des foetus en bocaux. Il s’agirait seulement de la négligence de l’ancienne administration de l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul. Jusqu’en 1994, en l’absence de loi sur la bioéthique, les médecins pouvaient agir sur les corps morts comme bon leur semblait, en l’absence d’opposition exprimée. Et les foetus pouvaient être gardés en attente d’autopsie assez longtemps, ou dans un but d’enseignement. Depuis 2001, une circulaire du 30 novembre déclare que la conservation des foetus ou enfants mort-nés est interdite. Si les parents n’ont pas réclamé le corps de leur enfant dans les 10 jours suivant la mort, il doit être incinéré ou enterré dans les meilleurs délais. Si ces corps ont fait l’objet de recherches ou de prélèvement sans l’accord des parents, les médecins responsables s’exposent à une amende de 15 000 euros et à un an d’emprisonnement.

A Saint-Vincent-de-Paul le service responsable des petits corps a connu de multiples restructurations, et son chef, Alain Pompidou, député européen depuis 1989 est peu présent à l’hôpital. De plus, personne ne veut s’occuper de la chambre mortuaire, les employés à cette pièce n’y restent affectés pas longtemps, du fait de l’ambiance difficile. C’est seulement après la nomination du nouveau chef de service, le professeur Rabineau, que l’état de la chambre mortuaire est découvert.

«Cette histoire ne m’étonne pas du tout, analyse le professeur Claude Got, spécialiste de ces questions. Nous, avant la loi de 1994, on gardait souvent les corps. On se disait que peut-être on allait faire une étude. Et puis, les temps ont évolué. Ces services sont aujourd’hui débordés, avec l’explosion de demandes pour voir si des tissus sont cancéreux. Alors, les autopsies traînent. Tout traîne. Mais je ne vois vraiment pas le scandale.»

En règle générale, les médecins ne sont pas surpris de cet état de fait, et fustigent plutôt les politiques qui ont monté cette affaire en épingle. Le professeur Axel Kahn parle d’un "emballement insensé". "Pour les besoins d’un régime de gestion de l’événement de plus en plus tributaire du sensationnel, on a insisté, depuis quatre jours, sur la découverte «macabre» de 351 actes présentés comme quasiment «criminels»." "On est en train de remuer la douleur des familles en raison d’une communication délirante qui laisse entendre l’existence de pratiques malsaines sur les foetus morts. C’est irresponsable et non éthique", souligne le professeur Israël Nisand, professeur de gynécologie obstétrique au CHU de Strasbourg.

Et Jean-Paul Mulot dans le Figaro, s’interroge sur les motivations des hommes politiques : "Deux ans après le «scandale» de la canicule, il semble que la classe politique soit prise d’angoisse à l’idée de sous-évaluer le moindre danger, la moindre menace, le moindre dérapage".

"A priori cet emballement de l’émotion publique semble paradoxal si l’on songe d’une part que, depuis trente ans, des centaines de milliers de foetus sont avortés dans l’indifférence presque générale des hommes politiques et des médias ; et d’autre part que le législateur français s’est refusé, lors du vote des différentes lois de bioéthique, à définir un statut protecteur de l’embryon sans que l’opinion n’en paraisse touchée," remarque Marie-Joëlle Guillaume dans Famille Chrétienne.

Dans le journal Le Monde, Jean-Yves Nau s’interroge sur une société qui s’émeut devant des foetus stockés en attente d’être incinérés, ou utilisés pour la recherche, et parallèlement, s’apprête à autoriser la destruction des embryons humains à des fins de recherches. Et de faire appel à "la recherche d’une adéquation entre le droit et les moeurs qui permettrait, enfin, de définir un statut évolutif embrassant cet espace-temps qui va de la conception à la naissance."

"Cette affaire doit avant tout être perçue comme la résultante de différentes évolutions de notre société." déclare Claude Sureau, gynécologue obstétricien, membre du Comité consultatif national d’éthique. Aujourd’hui, on ne peut plus regarder le contenu utérin comme on pouvait le faire jadis. Il importe de rappeler que, du fait de la médecine et de la science, depuis près de deux siècles, on a commencé à considérer le foetus – l’être intra-utérin – sinon comme une personne, du moins comme un être vivant respectable, un être à part entière." "La surmédiatisation de cette affaire est malsaine. Mais personne ne s’émeut de ce qui est autrement plus grave à mes yeux, s’indigne-t-il, quand un enfant de plus de 22 semaines en bonne santé meurt à la suite d’un accident de voiture ou d’une erreur médicale, cette destruction n’entraîne aucune sanction pénale." "A mon avis, cette affaire devrait être l’occasion de réfléchir au statut à accorder à l’être prénatal, vivant ou mort", conclut-il.

 

La Croix (Charlotte de Beauvoir et Emmanuelle Réju ) 04/08/05 et 05/08/05 - Le Figaro 04/08/05 et 05/08/05 -

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