Eugénismes et médecine : colloque à la faculté René Descartes

Publié le : 1 décembre 2010

Un colloque sur Les Eugénismes en novembre 2010 à la Faculté de médecine René-Descartes Paris V a étudié le « bien agir en médecine » à la lumière de l’histoire et de la génétique. Les intervenants se sont dits inquiets face à l’évolution des techniques biomédicales et ont appelé à la vigilance, notamment pour l’expérimentation sur les êtres humains les plus vulnérables.

 

De l’impuissance à l’arrogance

Le Pr Axel Kahn, président de l’Université René-Descartes Paris V, a expliqué pourquoi  la médecine, discipline humaniste par excellence, était si souvent inhumaine. On peut distinguer trois étapes dans l’histoire de la médecine : l’étape de « l’impuissance prudente » qui correspond à la période de la sagesse hippocratique ; l’étape de « l’ignorance vaniteuse » marquée par des scientifiques comme Harvey ou Brousset ; et enfin celle de la « connaissance arrogante » où la médecine a les moyens de ses ambitions et qui repose sur la certitude que dans la médecine, l’homme est comme maître et possesseur de la nature humaine.

C’est cette arrogance qui est le ressort de l’inhumanité médicale, ce qui explique la succession de projets eugéniques durant cette période. Au Jewish Hospital de Brooklin, on injecta du broyat de tumeurs cancéreuses à des personnes âgées, ailleurs on contamina plusieurs centaines d’enfants autistes avec du sérum de malades d’hépatites. Récemment, une étude américaine au Guatemala conduisit à inoculer la syphilis aux populations locales afin de tester des traitements à base de pénicilline. Les exemples ne manquent pas, sans compter les horreurs perpétrées par les médecins nazis.

Dans tous ces cas, des « icônes corruptrices » récurrentes dévoient les scientifiques. Ainsi en va-t-il de la passion scientifique qui aveugle le savant, ou encore d’une sous-estimation générale du niveau d’humanité des sujets d’expérimentation (handicapés, vieillards, condamnés à mort, immigrés, etc.) qui empêche de retenir le geste de l’expérimentateur. Axel Kahn note que parallèlement, les bienfaits escomptés qui servent d’alibis à l’expérimentation médicale sont systématiquement surévalués. L’intérêt financier enfin, est bien souvent à l’origine de ces projets inhumains.

Consentement éclairé et inhumanité

Aujourd’hui, l’émergence du critère éthique de « consentement éclairé de la personne » fait apparaître une nouvelle forme d’inhumanité médicale. Selon lui, considérer ce principe comme le « point final » de l’éthique mène à une indifférence et un formalisme médical déshumanisants. En réalité, l’égalité de devoirs et de droits du médecin et du malade, présupposée par le consentement éclairé, n’efface pas leur différence de situation : le malade reste vulnérable ce qui implique pour le médecin un devoir de solidarité et de réciprocité.

 

Des études illégitimes

Le Pr Patrick Berche, doyen de la Faculté de médecine René Descartes a montré par une rétrospective que l’expérimentation médicale pouvait avoir trois buts : protéger le patient, comprendre la maladie ou détruire des individus. L’étude de Tuskegee, menée en Alabama entre 1932 et 1972 pour comprendre le développement de la syphilis est emblématique. Cette étude consistait à contaminer plusieurs centaines d’Afro-américains par la syphilis sans leur administrer de traitement afin d’observer s’ils ne se portaient pas mieux sans les traitements toxiques administrés à l’époque. L’étude n’a donné aucun résultat et s’est poursuivie bien après que l’on eût découvert l’efficacité et l’inocuité de la pénicilline pour soigner la syphilis en 1947 : elle n’avait donc aucune raison d’être. Par ailleurs, les chercheurs ont mené cette expérimentation en ignorant complètement la littérature scientifique de l’époque qui faisait état notamment  de deux études norvégiennes donnant tous les résultats nécessaires par le biais de moyens plus éthiques. Le président Bill Clinton a présenté officiellement ses excuses aux victimes survivantes en 1997.
Cette étude montre combien certaines expériences, menées sous couvert de finalité médicale sans que soient prises en compte les méthodes alternatives éthiques qui permettraient un plus grand progrès scientifique, ne sont pas légitimes.

 

Transgression et équilibre psychique

Le Pr Maurice Corcos, chef du département de psychiatrie de l’adolescent à l’Institut mutualiste Montsouris, est parti d’une analyse sur les horreurs nazies à Auschwitz pour évaluer les risques effectifs actuels des dérives biomédicales. La politique nazie à l’encontre des malades mentaux et des handicapés était une solution d’efficacité pour une société en pleine crise économique. Cela n’est pas sans rappeler l’actuel contexte de crise où les vieillards sont aussi coûteux pour la société que l’étaient les malades mentaux pour l’Allemagne. Il a mis en garde contre une médecine qui a non seulement les moyens techniques de ses ambitions, mais également la légalité pour elle : « quand on a les moyens techniques et qu’on nous dit : ‘vous pouvez y aller’, on va très vite et très loin.  » Ainsi, les médecins nazis ne se sont pas contentés d’atteindre les objectifs que les politiques leur fixaient, mais ils les ont très largement dépassés.

 

Le Pr Corcos a enfin souligné les conséquences psychiques de la transgression en médecine : « quand on prend des libertés avec l’éthique […] c’est tout l’équilibre psychique qui est bouleversé. » « Quand on commet l’irréparable, on n’est plus le même« , a-t-il affirmé avant d’expliquer que l’on entrait alors dans un engrenage implacable de surenchère continuelle pour se justifier.

Enfin, le Pr Jessica Zucman-Rossi, (Inserm) a évoqué un eugénisme latent dans le choix des critères d’accès aux soins

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