Epidémie de Covid-19 : « les rapports de force de l’industrie de la GPA mis à nu »

Publié le : 23 avril 2020

« Depuis le début de la crise du Covid-19, plusieurs médias se sont fait le relais de la situation de couples français, commanditaires d’une GPA[1] à l’étranger. » Sophie et son mari expliquent qu’ils sont « bloqués en France » et « ne peuvent pas assister à l’accouchement en Ukraine de la mère porteuse ». Ou encore « François-Xavier et Thomas, séparés d’un côté et de l’autre de l’Atlantique, seul François-Xavier ayant réussi à rejoindre à temps les Etats-Unis où la GPA a lieu ». Ces messages, constate Betty Mahaur, juriste, « soulignent, malgré eux, les flux de cette industrie complètement mondialisée ».

 

Pour la juriste, « déjà des crises précédentes, tel que le tremblement de terre au Népal en 2015, avaient distingué les pays “producteurs” des pays “clients” sur ce marché particulier ». Israël, par exemple, avait « affrété en urgence un avion pour récupérer 25 enfants nés de GPA au Népal et leur éviter la catastrophe humanitaire », qui avait suivi le tremblement de terre. Mais « le marché de la GPA a depuis fortement évolué », explique Betty Mahaur. « De nombreux scandales ont conduit à la fermeture aux étrangers des cliniques de pays “producteurs” d’Asie (Indes, Thaïlande, Népal) ». Et « c’est l’Ukraine qui s’est imposée depuis comme le nouvel eldorado pour les couples occidentaux et asiatiques en mal d’enfant ». Les raisons de ce plébiscite : un « cadre juridique très favorable à la GPA », « sa proximité géographique avec ses clients européens », et « un prix 3 à 4 fois moins cher que la concurrence nord-américaine ». « La clinique BioTexCom, leader de la GPA en Ukraine, propose ainsi des tarifs allant de 39 900€ à 64 900€ pour le “pack VIP” — alors qu’une GPA aux Etats-Unis avoisine plutôt les 200 000 dollars ». Selon le fondateur de BioTexCom, « 99 % des clients seraient étrangers ».

 

Un autre facteur de succès, l’Ukraine semble un pays plus « éthiquement acceptable » que les pays asiatiques « où la pauvreté des femmes est exploitée » ? « Pourtant, les observateurs notent que la guerre en Ukraine et la crise économique auraient provoqué une hausse significative de l’offre en mères porteuses », remarque Betty Mahaur. « La rémunération actuelle d’une mère porteuse ukrainienne est de 10 000 à 20 000 euros par grossesse », ce qui « correspond à environ 5 à 10 ans de salaire local (le salaire minimum local est d’environ 175€ / mois) ». Mais « cela signifie aussi que la mère porteuse reçoit moins d’un tiers du prix de l’opération d’ensemble, le reste revenant aux intermédiaires (cliniques de GPA et services juridiques) », souligne la juriste. « Seul bémol pour les entreprises ukrainiennes, la législation limite le recours à la GPA aux seuls couples hétérosexuels », ce qui conduit les couples homosexuels à se tourner vers « une autre destination, généralement les Etats-Unis ».

 

Betty Mahaur note que « le ratio ukrainien d’une dizaine d’années de Smic local par GPA se retrouve aussi dans les pays asiatiques ». « On pourrait en conclure qu’il faut en moyenne l’équivalent de 10 ans de Smic local pour qu’une femme accepte de vivre la grossesse et la séparation de l’enfant à la naissance. » Ce que semble confirmer l’expérience britannique où « malgré les possibilités offertes par la loi, les anglaises sont réticentes à devenir mères porteuses et plus de deux-tiers des couples anglais continuent de se tourner vers l’étranger ». Pour la juriste « l’industrie de la GPA repose fondamentalement sur cette inégalité de salaire entre pays “clients” et pays “producteurs” ».

 

Dans un contexte de pandémie, « la fermeture des frontières bouleverse nécessairement le secteur », et « l’ensemble de la chaîne de production de la GPA doit se réorganiser ». Ainsi « BioTexCom a réduit ses forfaits de babysitting de 50€ à 25€ par jour en attendant que les couples puissent venir récupérer les nourrissons ». Un « arrangement [qui] inquiète cependant les couples, préoccupés par les impacts de la solitude sur le nouveau-né, sans nécessairement s’interroger sur ceux induits par la séparation avec la mère porteuse ».

 

« Le Covid-19 a révélé auprès du grand public, peut-être plus qu’aucune autre crise, la géographie de la production de masques et de médicaments. Tout aussi polarisé, ce sont maintenant les rapports de force de l’industrie de la GPA qui sont mis à nu. »

 

 

Pour aller plus loin :

Bien qu’interdite en Turquie, la gestation par autrui prospère via Internet

Canada : l’industrie florissante de la GPA

Thaïlande : arrestations dans le cadre du démantèlement d’un réseau de GPA

 


[1] Gestation par autrui.

<p>Valeurs actuelles, Betty Mahaur (22/04/2020)</p>

Partager cet article

Synthèse de presse

Chronique audio

Textes officiels

ressources

Fiches pratiques

Bibliographies

S'abonner aux lettres