Dysphorie de genre : « primum non nocere »

Publié le : 7 janvier 2021

« Les progrès incontestables de la médecine de ces vingt dernières années et en particulier l’endocrinologie et la chirurgie plastique ont rendu possible des « transformations » corporelles qui ont permis à des hommes de devenir des femmes et inversement, du moins en apparence. Il suffit aujourd’hui de le vouloir avec le blanc-seing du corps médical et de son philtre tout puissant, afin de le pouvoir. » Mais « à quel âge doit-on trancher dans le vif du sujet et rendre possible la demande faite à la médecine de changer de sexe ? », interrogent des pédiatres et psychiatres[1] dans une tribune collective pour le journal Marianne.

Un questionnement en écho de « ce qui se trame dans le corps social »

Revenant sur le cas de Keira Bell, une jeune femme britannique qui regrette sa transition commencée à l’adolescence (cf. Royaume-Uni : une jeune femme poursuit la clinique où elle a subi une « transition de genre »), les praticiens affirment que « cette interrogation sur le genre est particulièrement sensible dans la clinique des adolescents d’aujourd’hui ». « Ceci n’est sans doute pas un hasard, estiment-ils, les adolescents se faisant toujours l’écho de ce qui se trame dans le corps social ». Pour les signataires de la tribune, « nous assistons à un hypersubjectivisme identitaire « à la demande » qu’une certaine médecine ratifie. Nous assistons encore à une situation de Diktats et d’impératifs catégoriques où les discours politiques et militants viennent croiser les discours cliniques au point de se confondre et entraver tout discernement. Certains adolescents qui adhèrent à ces discours vont aussi dans le sens du vent communautariste » (cf. Transsexualité : aux Etats-Unis, un phénomène de mode inquiétant ?).

Quel rôle des parents ?

Les médecins dénoncent ainsi le récent documentaire Petite fille (cf. Enfants transgenres : il faut espérer que l’expérience de Keira Bell éclairera Sasha (Olivia Sarton)). Un documentaire qui « se veut une ode lumineuse à la liberté d’être soi ». « Mais est-ce si simple ? » interrogent-ils. « L’enfant dans le film ne dit-il pas « quand je serai grand, je serai une fille«  ? Qu’énonce-t-il lorsqu’il dit vouloir être une fille plus tard ? » (cf. Enfants transgenres : « respecter la parole de l’enfant, ce n’est pas prendre son propos à la lettre »).

Citant Marcel Gauchet, ils interrogent le rôle des parents : « Nous désirons tellement le bonheur de nos enfants que nous ne nous demandons plus ce qu’ils ont à vivre en propre et quelles sont leurs aspirations véritables. Nous les écrasons sous le poids de nos bonnes intentions. ». Ainsi, « la question qui mérite d’être non seulement posée mais entendue est celle de la place subjective qu’occupe cet enfant dans l’économie familiale et auprès de la mère notamment. Un enfant, seul, ça n’existe pas, affirment les praticiens, il se construit psychiquement avec les premiers autres présents au moment de sa naissance et il lui faut aussi faire un travail psychique pour se séparer d’eux afin de frayer sa propre voie et se singulariser. Tout enfant doit progressivement psychiquement se séparer de ce que veulent pour lui ses parents. » (cf. Changement de sexe chez l’enfant : la déstructuration du lien parent-enfant en cause ?).

Composer avec ce qui est donné

Par ailleurs, « c’est aussi le travail psychique de l’enfant que de devoir composer avec des données de départ qu’il n’a pas choisies – un nom, un prénom, une date de naissance, un sexe, une langue, un milieu social et culturel ». Car « il pourra toujours s’en affranchir, au moins en partie, une fois adulte mais il est nécessaire qu’il s’en saisisse pour mieux s’en délester ». « L’enfant ne choisit ni ses parents ni son sexe, ni son nom en naissant. Il passe sa vie à composer avec ce qui ne lui est pas donné d’emblée, pour mieux s’en accommoder et devenir ce qu’il est avec ce qu’il n’a pas choisi. C’est ce principe qui est fondateur du genre humain, affirment ces pédiatres et psychiatres. Il est contraint, il ne peut pas tout. »

L’accompagnement médical : primum non nocere

Quand la mère de Sasha confesse avoir voulu une fille, la pédopsychiatre répond par un « diagnostic » de « dysphorie de genre », « court-circuitant » ce questionnement. Une attitude dénoncée par les signataires, alors que « la clinique se doit d’accompagner, d’entendre le symptôme, d’éviter tout passage à l’acte irrémédiable surtout chez des sujets en cours de développement et d’autre part permettre une élaboration où la vie psychique se construit, et donne le temps aux réalités interne et externe de se préciser et de s’articuler. »

« Aimer un enfant, c’est aussi lui faire accepter la limite. » Même s’il rêve d’être un autre, « le réel le contraindra toujours et il incombe aux parents de le lui faire entendre », rappellent les praticiens. « Mais la question mérite d’être posée et la médecine peut accompagner la question sans forcément y répondre de manière tranchée. » « De manière générale, on peut dès lors se poser la question de savoir si la réponse que donne aujourd’hui le corps médical n’est pas une forfaiture puisque le serment d’Hippocrate, toujours d’actualité, enjoint l’impétrant à d’abord ne pas nuire : primum non nocere. »

[1] Céline Masson, professeur des universités, psychanalyste ; Jean-Pierre Lebrun, psychiatre, psychanalyste ; Claire Squires, psychiatre, maître de conférences à l’Université de Paris ; Éric Ghozlan, docteur en psychologie clinique, membre du Conseil National de la Protection de l’Enfance ; Hana Rottman, pédopsychiatre, psychanalyste ; Natalie Felzenszwalbe, avocate honoraire ; Caroline Eliacheff, pédopsychiatre, psychanalyste ; Isabelle de Mecquenem, professeur agrégé de philosophie ; Manuel Maidenberg, pédiatre ; Anne-Laure Boch, neurochirurgien, praticien hospitalier à la Pitié Salpêtrière

Source : Marianne, Tribune collective (05/01/2021) – Photo : iStock

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