Don d’organes : l’Agence de biomédecine milite pour une mort « utile »

Publié le : 21 octobre 2020

Par : Camille Yaouanc

« Pénurie de greffons». L’expression revient comme une rengaine à chaque campagne de l’agence de la biomédecine (ABM) pour « sensibiliser » au don d’organes. Cette année, l’agence diffuse un spot intitulé « Pourquoi ? », qui, sous couvert de rendre aux hommages aux acteurs du prélèvement et de la greffe d’organes, sous-entend que seul le don d’organes donnerait du sens au décès d’un proche. Selon ses propres mots, sur le « registre de l’émotion », avec « une dimension encore plus forte cette année », l’agence excelle. Lugubre. Utilitariste. Tout comme le déploiement du protocole Maastricht 3 ces dernières années.

Retour en chiffres sur l’année 2019

Le rapport annuel de l’ABM note une centaine de greffes supplémentaires en 2019[1], avec au total 5901[2] greffes d’organes (+1,6% par rapport à 2018). Après la baisse observée en 2018, « nous avons atteint ces résultats en ciblant nos efforts sur les établissements et régions les plus en difficulté. Mais pour repartir sur la trajectoire du plan Greffe, il va falloir concentrer nos efforts sur le protocole Maastricht 3 et le prélèvement sur donneur vivant », commente le professeur Olivier Bastien, directeur du prélèvement et de la greffe d’organes et de tissus à l’ABM. Or ce protocole Maastricht 3, déjà en hausse de 63% entre 2018 et 2019[3], n’est pas sans poser problème.

Le problématique protocole Maastricht 3

Autorisé depuis 2014 dans notre pays, il s’agit de prélever des organes sur des personnes décédées par arrêt circulatoire, après une décision de limitation ou d’arrêt des traitements (LAT) dans un service de réanimation. L’arrêt cardiaque est donc provoqué, contrôlé, par l’arrêt des traitements. Le patient est placé sous sédation, et prélevé si la phase d’agonie est inférieure à trois heures. Si ce dernier point pouvait poser problème il y a quelques années, le rapport de l’ABM rapporte pour 2019 « une durée moyenne de phase agonique de 21 minutes », supérieure à trois heures dans seulement 2% des cas. Nul doute que des doses plus élevées de sédatifs ont permis d’accélérer la mort d’un certain nombre de ces patients (cf. Le protocole Maastricht III en France: retour vers une « technicisation de la mort »).

Déploiement intensif

En 2019, huit établissements hospitaliers supplémentaires ont été autorisés à réaliser des prélèvements Maastricht 3, portant à 34 leur nombre total. Une enveloppe exceptionnelle du ministère de la santé (2 millions d’euros) a en partie été consacrée au développement de Maastricht 3. Cette même année, sur 393 donneurs recensés, 177 ont fait l’objet d’une LAT suivie du prélèvement de leurs organes, aboutissant à 437 greffes.

Dans son contrat de performance arrêté par le ministère de la santé[4], l’agence devait atteindre en 2021 « 350 donneurs recensés éligibles au prélèvement [Maastricht 3] par an, avec un taux de conversion de 50% soit 175 donneurs prélevés et 400 greffes d’organes réalisées ». Objectif dépassé, deux ans avant la date fixée ! Faut-il y voir un lien avec le déploiement des sédations profondes et continues jusqu’au décès ?

Une éthique utilitariste

Que ce soit le spot vidéo ou le développement des prélèvements Maastricht 3, l’ABM prône une mort « utile ». Cocher les cases de son contrat d’objectifs, maîtriser la mort par la technique et les statistiques : l’agence d’Etat, qui se prévaut d’être neutre sur les débats sociétaux de la loi de bioéthique, est bel et bien ici militante. Au risque de desservir sa cause ?

Note : les chiffres sont extraits du dernier Rapport Médical et Scientifique de l’Agence de la biomédecine, considérés comme les « chiffres de référence au plan national ».

[1] dont 232 greffes pédiatriques ; plus de 66 000 personnes vivent avec un organe greffé en France ; le taux d’opposition au prélèvement en 2019 était de 30,5%, un des taux les plus bas depuis ces cinq dernières années.

[2] L’objectif fixé pour 2021 est d’atteindre 7800 greffes d’organes.

[3] En 2019, 177 patients ont fait l’objet d’un prélèvement Maastricht 3, conduisant à 437 greffes d’organes. En 2018, ils ont été 121, aboutissant à 271 greffes d’organes.

[4] cf. Don d’organes : un plan national d’envergure passé sous silence

Camille Yaouanc

Camille Yaouanc

Expert