Danielle Moyse: « l’organisation scientifique de la sélection des vies »

Publié le : 19 février 2013

 Dans le quotidien La Croix de ce jour, Danielle Moyse, chercheuse associée à l’Iris, au CNRS, à l’Inserm et à l’EHESS, revient sur la récente publication d’un ouvrage de Fabrice Midal, intitulé « Auschwitz, l’impossible regard« . Dans cet ouvrage, l’auteur « tente à la fois de reconstituer  l’histoire brisée de sa famille, dont seuls quelques membres ont échappé à l’extermination, et de faire apparaître la spécificité du lien que le nazisme à entretenu avec le mal, en se demandant si nous sommes désormais libre de ce lien« .

 

Fabrice Midal précise que « le rapport à la réalité propre au nazisme est loin d’être derrière nous ». Pour Danielle Moyse, l’auteur se réfère « à un phénomène plus sournoisement répandu« , celui « de l’organisation scientifique de la sélection des vies« . En effet, elle explique que le nazisme n’est pas « prioritairement présenté » dans l’ouvrage « comme apothéose catastrophique de l’antisémitisme, mais comme manifestation inédite d’un antisémitisme ‘scientifique’ « . Or, poursuit-elle, « ce genre de rapport à la réalité [l’organisation scientifique de la sélection des vies] précède le nazisme à travers le phénomène de l’eugénisme, et lui survit par le moyen d’un emballement technique qui rend l’eugénisme pour ainsi dire invisible. Dans tous les cas, il s’agit de faire tomber la réalité sous l’empire de notre volonté, qui attend de la science qu’elle ‘améliore’ l’homme en éliminant les indésirables« . 

 

A propos de l’eugénisme, Fabrice Midal cite dans son ouvrage Alexis Carrel qui obtint le prix nobel de médecine en 1912 et qui « préconisait de se débarrasser des fous et des criminels  par des ‘établissements euthanasiques’ permettant d’en ‘disposer de façon humaine et économique’ « . Danielle Moyse complète ce propos en précisant que « l’eugénisme, loin d’avoir été le propre de fanatiques isolés, a été, bien avant le nazisme, une idéologie qui assura à des hommes de tendances politiques diverses des carrières brillantes« . Ainsi, « la fabrication scientifique de l’ ‘autre’, que le nazisme porta à son comble, pouvait donc coexister avec une manière d’être qui n’avait par ailleurs rien de criminel. Reste que l‘idéologie eugéniste était à l’époque nécessaire à la sélection des vies. Et le nazisme en a, une fois pour toutes, révélé le caractère délétère« .  

 

Aujourd’hui, Danielle Moyse explique que « le perfectionnement des techniques de dépistage prénatal est en passe de rendre inutile le recours à toute idéologie. […]. Un scientifique pourra certes laisser échapper de temps en temps que les enfants trisomiques sont des ‘poisons pour leurs parents’ ( ‘La tête au carré’ , France Inter, 5 octobre 2012) pour justifier la mise au point des nouveaux tests de détection de la trisomie 21 à des fins éliminatoires en tout début de grossesse, mais la possibilité imminente de sélectionner discrètement les vies pour éviter de futures maladies rendra bientôt de tels propos désobligeants inutiles. Ne serons-nous pas alors d’autant plus prisonniers du rapport au réel dont parle Fabrice Midal que nous ne le saurons même plus?« . 

<p> La Croix (Danielle Moyse) 19/02/13</p>

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