Bioéthique, quel état des lieux ?

Publié le : 15 avril 2020

Sciences, progrès mais aussi famille ou valeurs, comment repenser la bioéthique à l’heure du coronavirus[1] ? Interrogé à l’occasion de son dernier livre, Rémi Brague[2], philosophe, revient pour Gènéthique sur les grands enjeux de nos sociétés modernes.

 

Gènéthique : Pour vous, la famille joue un rôle très important dans la défense (ou la reconquête) de la civilisation ; en quoi est-elle, une fois de plus, menacée par le projet post-moderne ?

Rémi Brague : La famille dont je parle est la famille réussie, non pas ses perversions, car il en existe. Plus une réalité est belle, meilleure elle est en soi, plus horrible elle est quand elle se pervertit. Les Latins le disaient : corruptio optimi pessima[3]. Il ne faut pas idolâtrer la famille réelle. N’oublions pas que la plupart des cas de pédophilie se passent entre membres d’une même famille, entre père et enfants, oncle et nièce, voire entre beau-père et belle-fille dans une famille dite « recomposée ».

Ne parlons donc que de la famille telle qu’elle devrait être et telle qu’elle est, heureusement, assez souvent. Le propre de la famille est qu’elle est un lieu où les personnes sont aimées pour elles-mêmes, indépendamment de leurs réalisations. Partout ailleurs, nous recevons avantages matériels et honneurs en fonction de ce que nous produisons ou des services que nous rendons. Il serait injuste de procéder autrement. Mais la famille est un espace de gratuité, où l’on va au-delà de la justice. Elle est le lieu où l’on apprend à connaître et à apprécier ce qui ne sert à rien, mais qui, tout bêtement, est vrai, est beau, est intéressant, est digne qu’on s’en occupe, qu’on le préserve comme un précieux trésor à léguer à nos descendants. C’est-à-dire les éléments fondamentaux de la civilisation.

Ce qui menace la famille est le modèle du marché. Le marché est une très bonne chose, il permet de fixer le juste prix des commodités, marchandises ou services. Encore faut-il ne pas y réduire tout ce qui est, si j’ose dire, « par-dessus le marché ». Or, si l’on s’accoutume à appliquer la logique du marché en dehors de son domaine propre, on va tout simplement oublier que nous sommes des êtres personnels qui ont affaire avec des êtres personnels. On va considérer des êtres humains comme des commodités à produire sur demande et que l’on pourra acheter. Regardez ce que l’on voudrait nous faire accepter en le dissimulant sous le sigle GPA, et qui est en fait une location d’utérus. Jusqu’à présent, la prostitution se limitait à louer des vagins pour un temps bref. Avec la GPA, on va plus haut dans le corps féminin, et pour plus longtemps. 

 

G : En quoi la démarche scientifique moderne, au sens de post-galiléenne, participe-t-elle aux dérives de la bioéthique ?

RB : La science en tant qu’accumulation organiquement articulée de savoirs fondés en raison est neutre. Mais n’oublions pas ce que Nietzsche disait du XIXe siècle – dont nous sommes encore les héritiers : « ce qui le caractérise n’est pas le triomphe de la science, mais la victoire de la méthode scientifique sur la science » (Fragment du printemps 1888, 15 [51], KSA, t. 13, p. 442). J’ajouterais que cette méthode, ce que vous appelez très justement la démarche scientifique moderne, pourrait très bien vaincre d’autres domaines de l’activité humaine que la science, déborder ses digues et envahir jusqu’à notre vie concrète.

D’ailleurs, il n’existe déjà plus guère de science « pure ». Les sciences sont dans un rapport étroit avec la technologie qui les rend possibles et qu’elles rendent possibles à leur tour. Il faut énormément de puissance technologique pour fabriquer un accélérateur de particules géant qui permettra de vérifier les hypothèses de la science physique. Et symétriquement, combien de science n’est pas supposée et emmagasinée dans un objet devenu quotidien comme le téléphone portable ! Par le truchement de la technologie, les sciences ont déjà envahi notre vie. Reste à savoir si leur méthode, et la vision des choses qu’elles fomentent, vont le faire elles aussi. Et je ne suis pas sûr que les deux soient si aisément séparables qu’on l’entend souvent.

La science n’est possible que grâce à un processus d’abstraction qui isole les phénomènes à observer de tout ce qui n’est pas répétable et qui permet d’en exprimer la loi dans le langage rigoureux des mathématiques. On décide, quand on fait une expérience, de négliger, de façon très consciente et voulue, tout ce qui ne peut se répéter et de ne garder que ce qui le peut : un corps lourd tombe selon la même loi qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, le soir ou le matin, le feu brûle à Athènes comme en Perse. Le procédé est tout à fait légitime et a produit des résultats spectaculaires. En revanche, ce qui n’est pas répétable, ce que l’on ne pourra jamais répéter, est l’essence même de nos vies : « on ne se refait pas… », dit-on, et on a bien plus raison qu’on ne le pense. Notre vie est faite d’événements, et nous en gardons mémoire comme de réalités singulières qui se lient les unes aux autres en faisant boule de neige. Notre passé nourrit notre présent et oriente nos projets d’avenir, lesquels, réciproquement, réinterprètent constamment le souvenir que nous gardons de notre passé.

Les dérives de la bioéthique viennent de ce que l’on oublie ce qu’il y a de proprement humain dans la vie humaine. Par exemple, qu’un enfant qui aura été porté par une femme (j’hésite à dire « une mère ») pour lequel il ne sera qu’une tumeur qui rapporte, gardera « quelque part », comme disent les psys, le souvenir de cette gestation affectivement neutralisée.

 

G : Le projet bioéthique en discussion, qui a été suspendu au moins le temps de la pandémie de coronavirus, est-il « barbare » ? Si oui, en quoi ?

RB : Je prends « barbare » au sens que le mot a pris dans le langage courant d’aujourd’hui, où il veut dire « brutal », « violent », « destructeur », etc. Mais je le fais remonter à son étymologie : est barbare celui qui parle une langue que l’on ne comprend pas, si bien qu’on a l’impression qu’il fait « br, br » avec sa bouche. En ce sens, ce n’est pas l’autre qui est barbare, c’est celui qui renonce à chercher une langue commune. La barbarie du comportement vient de ce que l’on ne comprend pas son prochain, et, par suite, qu’on ne peut qu’en venir aux mains. Nous renonçons à comprendre ce que nous dit la nature, à entendre son message silencieux. Nous renonçons à comprendre ce que nous disent les réalisations passées de notre propre culture, à plus forte raison, celles des autres civilisations. Nous renonçons aussi à écouter notre prochain. Il ne nous reste plus qu’à le détruire, éventuellement pour le reconstruire selon nos propres conceptions. On oublie qu’il est toujours plus facile de détruire que de construire. N’importe quel crétin peut liquider la paysannerie ukrainienne, gazer les Juifs, vandaliser les bouddhas de Bâmiyân, etc.

Avec certains aspects des projets bioéthiques actuels, la destruction serait accomplie, et en même temps masquée, par la reconstruction qui l’absorberait dans la créature nouvelle. D’abord par la destruction des embryons qui auraient moins de chance que ceux qu’on laisserait devenir des fœtus « parfaits ». Et plus encore dans la production de chimères mi-animales mi-humaines, ou, non plus en-dessous de l’humain, mais au-dessus de celui-ci, d’hommes prétendument « augmentés ».

 

G :  La providence plutôt que le progrès : quelle signification cela peut avoir en matière de bioéthique ?

RB : Le mot de « providence » est dangereux, car le plus souvent on conçoit la providence comme quelque chose qui viendrait du dehors pour réparer les conséquences : nous nous jetterions dans le vide, et Dieu nous tendrait une sorte de parachute au dernier moment. Saint Thomas d’Aquin a une doctrine de la providence bien plus fine et sur laquelle j’aimerais écrire un petit livre. Selon lui, Dieu donne à chaque créature, selon son niveau, tout ce dont elle a besoin pour atteindre par ses propres moyens le bien qui lui correspond. Plus on monte sur l’échelle des êtres, plus Dieu délègue de sa liberté : la pierre ne peut tomber que vers le bas, la plante pousse dans les deux directions, l’animal peut se déplacer. Chez l’homme, on passe de l’instinct à l’intelligence capable de réfléchir sur les fins à poursuivre et sur les bons moyens de les atteindre. Thomas reprend alors le vieux jeu de mots latin, et qui est d’ailleurs tout à fait fidèle à l’étymologie : la providence devient prudence – ce dernier mot désignant plus que le fait de regarder devant soi, à savoir l’intelligence pratique, la phronēsis d’Aristote. Dieu n’intervient directement que là où l’homme s’est montré incapable de se tirer d’affaire tout seul, à savoir là où il y va du salut. Là, il y faut l’alliance, voire l’Incarnation.    

L’idée de progrès, à l’inverse, est d’une trop grande simplicité. Le mot est tout à fait censé là où il désigne les efforts qu’une personne ou qu’une société déploie pour s’améliorer. Mais ici, je veux parler de l’usage qui en est fait depuis, en gros, la seconde moitié du XVIIIe siècle, où la même année 1750 vit paraître ces deux frères ennemis, le discours de Turgot sur les progrès de l’esprit humain et celui de Rousseau sur les sciences et les arts. Depuis lors, le numéro de duettiste entre l’optimiste béat et le pessimiste ronchon a été sans cesse repris, l’un, puis l’autre prenant alternativement le dessus. Ainsi, le XIXe siècle a été massivement du côté Bouvard, le XXe a rangé les plus lucides du côté Pécuchet. Mais les naïfs croient encore au progrès. Regardez-les avaler tout rond ce que les médias leur présentent comme des « avancées », sans qu’ils se demandent si l’on avance dans la bonne direction. Car enfin, un camembert aussi peut être « avancé »… « Progrès » signifie aujourd’hui, pour la plupart, une sorte de tapis roulant qui nous mènerait de toute façon, quoi que nous fassions, vers des sommets radieux, des lendemains qui chantent. 

A notre niveau, c’est à nous d’être notre propre providence et de faire preuve d’intelligence. Il ne faut pas attendre, par exemple, que de gentils petits lutins viennent réparer la nuit les dégâts que nous infligeons à la planète, ou que des gentilles cigognes viennent nous apporter les bébés que nous avortons. Il faut ici écouter Bossuet : « Le Ciel se rit des prières qu’on lui fait pour écarter de soi des maux dont on persiste à vouloir les causes » (Histoire des variations des églises protestantes, IV).

 

G : Vous lancez dans votre ouvrage un appel à la vertu, en opposition aux « valeurs » du projet moderne. Selon vous, quel chemin serait à suivre pour revenir à une bioéthique vertueuse ?

RB : D’abord, une petite rectification : dans ce livre, comme dans les autres, et d’ailleurs comme dans la vie réelle, je ne me pose pas en prédicateur, encore moins en « père la vertu ». Je fais simplement remarquer ce fait au fond assez étrange : nous avons pris l’habitude de parler de « valeurs » alors que nos ancêtres ignoraient cette idée. Ils connaissaient le mot, qui signifiait pour eux « courage ». Ils formulaient le contenu de ce que nous appelons « valeurs » dans d’autres vocabulaires : quand ils lisaient la Bible, ils parlaient de « commandements » ; quand ils cherchaient des modèles chez les Grecs ou les Romains, ils parlaient de « vertus ».

Une bioéthique vertueuse commencerait peut-être par mettre moins l’accent sur la seconde moitié de ce mot composé et par moins bavarder sur l’« éthique », laquelle est d’ailleurs la plupart du temps le cache-sexe d’intérêts financiers. Elle s’interrogerait sur sa première moitié, cette « vie » que dit le grec bios. Il y a d’ailleurs là un paradoxe étymologique : la vie comme caractéristique de ce qui « est en vie » se dit en grec zōē ; bios désigne la vie que l’on vit, la vie que l’on mène, celle dont on peut écrire (et ici le mot est bien formé) la « biographie ». Une vie qui se déploie dans le temps, donc, qui naît, croît, dépérit et meurt. C’est elle qu’il faut respecter. 



[1] L’article a été écrit avant le déclanchement du confinement.

[2] Rémi Brague, Des vérités devenues folles, Editions Salvator, 2019.

[3] « La corruption de ce qu’il y a de meilleur est la pire ».

 

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