« A ce rythme-là, on va finir par tuer nos personnes âgées »

Publié le : 14 septembre 2020

« Son mari, avec qui elle est mariée depuis 57 ans, est atteint de démence et se trouve dans une résidence adaptée. Avant le confinement, elle lui rendait visite deux fois par jour, passant des heures avec lui, l’embrassant, le serrant et le tenant dans ses bras », raconte une britannique à Nicci Gerrard, fondatrice de John’s Campaign, une organisation qui représente des personnes atteintes de démence et leurs aidants familiaux. Il a atteint « un stade de sa démence où il peut être difficile d’avoir une conversation, mais, témoigne sa femme, « il comprend le langage affectif » – le langage du toucher, de la présence physique et de l’affection ». Arrive le mois de mars et « les portes se ferment ». Lorsqu’enfin elle peut retourner le voir « à une fenêtre, à distance, portant un masque », « il était désorienté et confus », s’attriste son épouse. « Lors de la deuxième visite, il a été plus réactif. Il s’est tenu debout, les bras tendus pour une étreinte et lui a fait signe de s’approcher. » « « Je n’arrêtais pas de dire : ‘Chéri, je ne peux pas, mon chéri’ raconte-t-elle. C’était une torture, pour lui et pour moi. » Lui « pourrait oublier », estime sa femme, « il est atteint de démence », « mais moi – je n’oublie pas ». Depuis cet épisode, elle n’est pas retournée le voir, estimant que ce serait « trop cruel ». Alors « elle n’a pas vu son mari depuis trois mois et demi, ni ne l’a tenu et réconforté pendant six mois ». Mais « elle va tous les jours à la maison de retraite avec des fruits frais, parce qu’il aime les fruits et parce que c’est quelque chose – la seule chose – qu’elle peut faire ».

Pour Nicci Gerrard qui affirme recueillir de nombreux témoignages de ce type, « les établissements d’accueil n’osent pas ouvrir leurs portes, par crainte d’une responsabilité financière et juridique ». « Les directives qui ont été élaborées sans tenir compte de la législation sur les droits de l’homme ne sont pas des directives valables », estime-t-elle. « Nous devrions faire confiance aux aidants familiaux (…). Et cela inclut les jeunes, qui sont devenus une cible pour les reproches et les insultes (« ne tue pas ta grand-mère ») mais qui apportent souvent une grande joie, de l’espoir et une énergie renouvelée à leurs grands-parents », déclare Nicci Gerrard.

Les risques du phénomène de « glissement »

En France, « alors que les résidents de certains Ehpad sont à nouveau coupés de leurs familles, les directeurs d’établissement redoutent un phénomène de « glissement » ». Comme à Nice, où le maire de la ville Christian Estrosi, « a annoncé jeudi la suspension des visites au sein de ces établissements, ainsi qu’une série de nouvelles restrictions ». « Il faut dire les choses comme elles sont : à ce rythme-là, on va finir par tuer nos personnes âgées », dénonce la présidente de la Fédération nationale des personnes âgées (FNAPAEF), Claudette Brialix. « Qu’est-ce qu’on va leur dire ? interroge-t-elle. Qu’elles doivent continuer de vivre pour passer leurs journées seules, sans familles, sans amis, dans des conditions parfois déplorables ? »

« Comment une société qui se proclame des droits de l’homme a-t-elle pu enfermer de la sorte ses plus âgés ? »

Pour Véronique Cayado, docteur en psychologie, membre de la Société française de gériatrie et gérontologie, et chargée de recherche et développement au sein du groupe Oui Care, « la crise sanitaire du Covid-19 a mis sur le devant de la scène les plus âgés d’entre nous, et leur fragilité est apparue au grand jour aussi violemment que les manquements à leur égard ». « Comment une société qui se proclame des droits de l’homme a-t-elle pu enfermer de la sorte ses plus âgés ? » « Les aînés peuvent être vulnérables sans pour autant être considérés comme des êtres inaptes qu’il faut protéger tels des enfants, dénonce la chercheuse. À tous les âges et quelles que soient leurs conditions physiques et morales, ils devraient avoir le droit à la liberté, même celle de faire des erreurs. »

 

Sources : The Guardian, Nicci Gerrard (13/09/2020) – Le Figaro, Véronique Cayado (14/09/2020) – L’Express, Céline Delbecque (11/09/2020)

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