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Tribune de Xavier Lacroix
(Juin 2009)
Principes de vigilance éthique

Professeur de théologie morale à l'Université catholique de Lyon, Pr Xavier
Lacroix est membre du Comité consultatif national d'éthique. Il a publié
récemment
De chair et de parole, Bayard, 2007
La parole de l’éthicien se démarque d’une perspective seulement utilitaire ou
pragmatique qui ne traiterait les questions que selon le rapport "coûts-bénéfices".
Au-delà de la gestion de situations particulières, elle est vigilante quant aux
biens humains fondamentaux impliqués dans toute décision, a fortiori dans toute
législation. Le terme qui pourrait qualifier l’héritage que nous recevons tant
d’un courant spirituel indéniable que du plus précieux de la tradition
philosophique occidentale peut être celui de personnalisme.
Son attention centrale est l’unité de la personne humaine. Depuis vingt
siècles, cette option s’oppose aux diverses formes de dualisme qui dissocient le
corps et l’esprit. Le dualisme réapparaît de nos jours chaque fois que le corps
humain, même en ses commencements, est perçu comme un instrument au service de
visées techniciennes, fussent-elles médicales. En deçà des débats sans fin sur
la "personnalité" de l’embryon, la thèse selon laquelle il est déjà une vie
humaine commencée, donc un être humain initié ou, selon les termes du
dernier document romain, un corps embryonnaire est reçue avec attention.
Qui prendrait son parti d’une dissociation a priori entre "corps" et
"personne " ? L’intuition de leur profonde unité, corrélative du constat
irrécusable de la primauté du continuum dans le développement implique
une exigence de respect.
Un deuxième point de vigilance pourrait prendre le nom de principe de
vulnérabilité. C’est à partir des situations de plus grande vulnérabilité
que l’éthique personnaliste interprète l’existence. Dans le regard porté sur la
vie en ses commencements ou en sa fin s’indiquent des options fondamentales qui
trouvent des échos en d’autres domaines. On voit quelles conséquences éthiques
aurait l’option de lier la notion de dignité et a fortiori celle de personne
seulement à des performances intellectuelles, relationnelles et, finalement
sociales. "Les critères que vous prenez quant au début de la vie, vous les
prenez aussi pour les vies nées" (Olivier de Dinechin).
D’où, comme troisième axe, le refus d’une logique de la toute puissance.
Une telle logique est rarement prônée comme telle et il faut, à cet égard, se
garder des caricatures. Elle peut toutefois se glisser dans l’idée qu’il doive
exister une réponse médicale à toute souffrance. Si la compassion est au cœur de
l’éthique, le compassionnel est une dérive, dès lors qu’il devient un système,
effaçant tout discernement. Stéphane Zweig parlait de "piété dangereuse". La
piété peut être dangereuse si elle conduit à perdre toute lucidité sur d’autres
biens humains fondamentaux, tels le respect de l’embryon ou les conditions de la
naissance. Il y a des souffrances qui n’ont pas de solution médicale, mais d’un
autre ordre : spirituel, religieux, sociétal… De cela, la médecine elle-même
doit prendre acte.
Un quatrième point de vigilance sera l’attention aux incidences
anthropologiques des pratiques envisagées. Les questions de bioéthique sont
souvent abordées dans la perspective d’un moment déterminé de la vie ou de
l’existence : commencement ou fin. Mais nous n’avons pas affaire qu’à des vies
individuelles : nous avons affaire à des liens. Naître, c’est entrer dans
un réseau de liens, dans une structure familiale. C’est devenir fils ou fille.
La cohérence de la filiation doit donc être un critère et une préoccupation.
Puisque ce sont des liens qui sont en jeu, ils sont nécessairement institués ;
on ne peut pas s’en tenir au principe anglo-saxon du "libre choix individuel".
Le lien social passe par la sauvegarde d’un socle anthropologique commun. A cet
égard, des perspectives comme l’élargissement de l’assistance médicale à la
procréation au femmes seules ou aux duos homosexuels seront refusées, au nom de
l’intérêt de l’enfant.
L’enjeu le plus fondamental, qui détermine de proche en proche tous les autres,
est celui du respect de l’embryon. A cet égard, au vu des thèmes qui ont été
annoncés pour la prochaine révision, deux points de vigilance et de souci me
semblent prioritaires.
Le premier est le diagnostic prénatal ou préimplantatoire : un glissement a lieu
de la notion de "diagnostic" à celle de "dépistage", qui conduirait ou
conduit déjà à une politique d’éradication des personnes ayant une malformation.
Quelles mesures concrètes proposer pour éviter ou au moins limiter de telles
dérives ?
Le second point de vigilance concerne la recherche sur l’embryon. Si le retour
en amont de la loi de 2004 s’avère impossible, le système selon lequel
l’interdit fondamental est rappelé et les exceptions présentées comme une
transgression semble être le meilleur compromis. Il y a une grande différence
entre dire qu’une pratique est d’emblée légitime, fût-ce dans un cadre très
limité, et dire qu’elle est en principe interdite mais autorisée par dérogation.
Maintenir l’interdit de principe rappelle l’essentiel, à savoir que l’embryon
n’est pas une chose. Le minimum éthique est que la transgression apparaisse
comme une transgression.