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Tribune de Grégory Katz

(Juillet-Août 2009)


Décontaminations spermatiques

Gregory KATZ est professeur titulaire de la Chaire ESSEC-sanofi-aventis Innovation Thérapeutique à l’ESSEC Business School (Paris-Singapour). Il est aussi professeur associé à l’ESSEC Institute of Health Management. Il a publié Le Chiffre de la vie : réconcilier la génétique et l’humanisme (Editions du Seuil, 2002). Une 2ème édition révisée, préfacée par Elie Wiesel, est à paraître chez Yale University Press. En 2008, il a reçu le Prix San Benedetto décerné par la Fondazione Sublacenze pour ses travaux sur la bioéthique et l’humanisme.


Depuis les temps bibliques où l'infécondité de Sarah fut corrigée d'un miracle qui la rendit pleine de vie (Gn 21, 2), la question de la stérilité a marqué de son sceau l'histoire de l'humanité. De nos jours, dans le cas de l’infertilité masculine, on a souvent recours à l’injection artificielle d’un spermatozoïde pour féconder l’ovule1. Réalisée lors d’une fécondation in vitro (FIV), cette technique appelée Intra Cytoplasmic Sperm Injection (ICSI) consiste à introduire directement le gamète mâle dans l’ovule à l’aide d’une micropipette. On obtient alors un embryon in vitro que l’on peut ensuite transférer in utero. Mais bien que le problème technique se trouve réglé, il ouvre aussitôt un trou béant au plan bioéthique.

En effet, les praticiens de l’ICSI ont subitement réalisé que, si le spermatozoïde du père était stérile, le garçon engendré souffrira lui aussi de stérilité2. Cette technique propagerait finalement les défauts que l’on essayait de corriger3. Que faire alors ? Pourquoi ne pas manipuler directement le spermatozoïde du père pour le rendre fertile, et par conséquent, rendre du même coup fertile sa descendance toute entière4? En effet, n’est-il pas plus logique de soigner toute une lignée en même temps plutôt que de recourir aux mêmes traitements à chaque génération ? Autrement dit, pourquoi ne pas pratiquer la décontamination spermatique ?

L’ADN du sperme
Cette question se formule déjà du bout des lèvres. En 2006, des biologistes sont parvenus à fabriquer in vitro - à partir d’un embryon de souris - des spermatozoïdes capables de féconder un ovule et de donner naissance à une nouvelle génération de souris6. Cette technique permet de produire du sperme artificiel et d’orienter sa reprogrammation épigénétique7. Appliquée à l’homme, cette technique de spermatogenèse pourrait permettre un jour de sélectionner le profil génétique des spermatozoïdes destinés à féconder un ovocyte. Cette reprogrammation pourrait aussi permettre de créer des ovocytes artificiels à partir de lignées embryonnaires. L’orthogénie se placerait ici en amont du tri embryonnaire, au niveau de la gamétogenèse, contournant ainsi les controverses bioéthiques sur le respect de la vie humaine dès son commencement8.

La sélection des semences humaines ouvre un véritable marché au cœur des fécondations artificielles. Il ne s’agit plus de la banque sperme de Prix Nobels créée en 1980 par Robert Graham en mémoire du biologiste Hermann Muller9. Implantée à Escondido en Californie, cette banque baptisée  "Repository for Germinal Choice" a été fermée en 1999. Depuis lors, l’essor commercial des biobanques de sperme n’a cessé de croître : Fairfax Cryobank, California Sperm Bank, Cryobiology, Xytex, California Cryobank, etc. Toutes vendent des semences de haute qualité génétique après sélection des génotypes des donneurs. Certaines banques ouvrent à proximité des campus universitaires pour recruter des donneurs diplômés dont le Quotient intellectuel pourrait, dit-on, se transmettre à travers le Quotient génétique10.

Filiale du groupe américain Genetics & IVF Institute, la firme Fairfax Cryobank commercialise des gamètes de haute qualité génétique11. La grille des tarifs classe différentes catégories de donneurs. Le sperme de qualité génétique standard revient à 115 $ ; le label intermédiaire  "Fairfax" est plus sélectif : il coûte 200 $. Quant au sperme de rang supérieur, le "Fairfax Doctorate", il faut débourser 250 $ pour se le faire inséminer. La désignation "Doctorate" signifie que le donneur possède non seulement un Quotient génétique supérieur, mais qu’il est également titulaire d’un doctorat12. Outre l’idée - qui reste à prouver - que l’intelligence se transmettrait par les gènes13, le message destiné aux parents est parfaitement clair : "pour 135 $ de plus, vous pouvez garantir à votre futur enfant un Q.I. supérieur". Dès lors, qui se priverait de payer le prix fort, puisque tout est présenté comme si le doctorat était inscrit dans l’ADN des spermatozoïdes dont héritera le nouveau-né14?

Le tamisage des naissances
Au-delà de la garantie du Quotient intellectuel, certifiée par le parchemin du diplôme, la garantie du Quotient génétique repose sur une sélection scrupuleuse des profils15. Chez Fairfax Cryobank, seulement 3% des candidats au don de gamètes sont retenus après tests d’ADN et enquêtes généalogiques. Ainsi, le tri des gamètes – et non plus des embryons - représente la forme précoce du tamisage des naissances16. Dans ce groupe de 3% - présenté comme une véritable élite biologique -, les clients peuvent opter pour le donneur de leur choix, en précisant différents caractères souhaités. Pour cela, il suffit de cocher des croix dans un questionnaire : taille, poids, couleur de peau, des yeux, des cheveux etc. Des catalogues photographiques recensent des centaines de visages de donneurs permettant aux clients d’obtenir une image probable de leur futur enfant17.

La décontamination germinale s’applique aussi à l’ovule. En effet, les biologistes sélectionnent aujourd’hui les embryons à implanter en fonction de leur apparence et de leur capacité à bourgeonner. Des chercheurs ont identifié en 2008 des marqueurs génétiques permettant de sélectionner en amont des ovules de qualité18. Là encore, le tri des gamètes se situe en amont de la fécondation.

X ou Y ?
D’autres demandes de convenance ont cessé d’être rares. Sans aucun motif médical, les parents peuvent aujourd’hui choisir le sexe de leur enfant en sélectionnant leurs gamètes19. Le test MicroSort® sépare in vitro les spermatozoïdes porteurs du chromosome Y dont le poids moléculaire est plus faible que le chromosme X. Une insémination artificielle suffit à faire naître un garçon ou une fille, avec une fiabilité pouvant atteindre 91%20. Où est la nouveauté ? En effet, de tous temps, les hommes ont constamment rêvé de pouvoir décider du sexe de leur progéniture à travers des régimes alimentaires tantôt sucrés, tantôt salés, ou bien en adoptant des postures spécifiques durant leurs étreintes charnelles. Or ces techniques fonctionnaient seulement dans 50% des cas. A travers le sarclage spermatique proposé par Microsort, l’ancestral aléa se trouverait désormais contrôlé.

Plutôt que de détruire les embryons, l’eugénique trouve dans la sélection des semences un puissant expédient pour l’amélioration germinale de l’espèce humaine21. Le généticien Daniel Cohen avouait être séduit par l’idée : "La pratique consciente de la thérapie germinale, quand nous la maîtriserons, me semble tout de même plus civilisée"22. Pourquoi s’en offusquer, s’étonne le biologiste James Watson ? "L’eugénisme est une façon de corriger soi-même l’évolution, et je pense que les individus devrait diriger l’évolution de leur descendants, sans laisser à l’Etat le soin de le faire."23

Utopies
Au cœur de la révision des lois de bioéthique, pourquoi ce nouvel eugénisme ne rencontre-t-il que de très faibles résistances ? Précisément car il est à la fois démocratique et économique : le peuple lui même semble l’appeler de ses vœux alors que, parallèlement, le marketing nourrit cette demande sociale. Cet eugénisme se révèle insidieux car il n'impose rien, mais propose en toute légalité des choix individuels. Son effacement démocratique et son enracinement scientifique le rendent apparemment inoffensif ; son camouflage économique lui assure une progression efficace. Par ailleurs, son vêtement juridique et l'atomisation du choix individuel tendent à le rendre moralement fréquentable. Moins d’un siècle après la parution du Brave New World, "les utopies apparaissent comme bien plus réalisables qu’on le croyait autrefois. Et nous nous trouvons actuellement devant une question bien autrement angoissante : comment éviter leur réalisation définitive ?"24

 

1- Faddy M., Sherman S., Gosden R., Intra-cytoplasmic Sperm Injection and Infertility, Nature Genetics (2001) 29: 131.

2- Kremer J. et al., Does Intracytoplasmic Sperm Injection Lead to a Rise in the Frequency of Microdeletions in the AZFc Region of the Y Chromosome in Future Generations ? Human Reproduction (1998) 13; 10: 2808-2811.

3- Page D., Shermam S., Brown L., Men with Infertility Caused by AZFc Deletion Can Produce Sons by Intracytoplasmic Sperm Injection, but Are Likely to Transmit the Deletion Infertility, Human Reproduction (1999) 14; 7: 1722-1726.

4- Katz G., (2005) Comment transformer l’humain en sable, in Vers la fin de l’homme, sous la direction de C. Hervé et J. Rozenberg, De Boeck University, Bruxelles, 2005, pp.127-144.

5- Silber S., Sjoerd R., Transmission of Male Infertility to Future Generations: Lessons from the Y Chromosome, Human Reproduction Update (2002) 8; 3: 217-229.

6- Nayernia K. et al., In vitro differentiated embryonic stem cells give rise to male gametes that can generate offspring mice, Developmental Cell (2006) 11: 125-132.

7- Lucifero D., Reik W., Artificial Sperm and Epigenetic Reprogramming, Nature Biotechnology (2006) 24; 9: 1097-1098.

8- Katz-Benichou G., (2004) L’invention de l’homme jetable. Futuribles - Analyse & Prospective, n°293, pp. 11-29.

9- Plotz D., The genius factory: The curious history of the Nobel Prize sperm bank, Random House, 2005.

10-Katz-Benichou G., Le Chiffre de la vie - Réconcilier la génétique et l’humanisme. Editions du Seuil, 2002.

11- www.fairfaxcryobank.com (en ligne le 10 mai 2008).

12- En 1971, on créait en Californie la fameuse Banque de sperme Nobel, appelée « Centre de conservation pour le choix germinal » en mémoire du biologiste Hermann Müller, son père spirituel. Autrefois réservé au lauréats du Prix Nobel, les banques de sperme se démocratisent à présent, en s’ouvrant désormais aux titulaires d’un doctorat (Plotz D., The Genius Factory : The Curious History of the Nobel Prize Sperm Bank. New York : Random House, 2005.)

13- Plomin R. (1999), Genetics and General Cognitive Ability, Nature, 402: 25-44. Voir aussi Delvin B., et al, Intelligence, Genes and Success: Scientists Respond to “The Bell Curve”, New-York, Springer, 1997.

14- Katz G. Schweitzer S., (2009) Implication of Genetic Testing for Public Health, Yale J of Public Health, Law and Ethics, accepted (May 23, 2009). Forthcoming.

15- Katz-Benichou G., (2002) The Advent of the Genetic Quotient. Diogenes, UNESCO, Blackwell, n° 195, vol. 49, pp. 20-26.

16- Katz G., (2006) Le tamisage des naissances Cités, PUF, n° 28, pp. 83-94.

17- Scheib J.E., Riordan M., Rubin S., Adolescents with Open-Identity Sperm Donors: Reports from 12-17 Year Olds, Human Reproduction 20, 1 (2004): 239-252.

18- Hamel M., Dufort I., Robert C., Identification of differentially expressed markers in human follicular cells associated with competent oocytes, Human Reproduction (2008) 23; 5:1118-1127.

19- Katz G. (2007), L’Inepte et l’Inapte, in Corps normalisés, corps stigmatisés, corps racialisés, sous la direction de C. Hervé et J. Rozenberg, De Boeck University, Bruxelles, 2007, pp. 313-330.

20- www.microsort.net (en ligne le 8 mai 2008).

21- Stock G., Campbell J. (Ed.), Engineering the Human Germline: An Exploration of the Science and Ethics of Altering the Genes We Pass to Our Children, New York, Oxford University Press, 2000.

22- Cohen D., Les gènes de l’espoir, Paris, Laffont, 1993, p. 263.

23- Interview de James Watson. Dolan DNA Learning Center (www.dnalc.org , en ligne le 2 janvier 2008).

24- Aldous Huxley, Brave New World, Penguin Modern Classics, Preface, 1932.