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Tribune de Danielle Moyse

(Avril 2009)

Dépistage de la trisomie 21 : un eugénisme prénatal

    Professeur de philosophie, agrégée de l’Université et titulaire d’un doctorat,
    chercheur associée au Centre d’études des mouvements sociaux (CNRS/EHESS).

Est-il encore temps de se demander à propos du dépistage anténatal de la trisomie 21, s’il constitue un « risque de dérive eugéniste », quand la découverte de cette anomalie chromosomique aboutit en France, dans environ 90% des cas, à une décision d’interruption médicale de grossesse ? Une telle situation ne relève-t-elle pas tout au contraire d’une forme d’eugénisme d’une redoutable efficacité ?

Certes, les enfants trisomiques 21 ne sont pas tués à la naissance, et l’on ne pratique pas de stérilisations massives forcées sur les adultes porteurs de cette particularité. Un tel acte serait en l’occurrence inutile puisque qu’elle s’accompagne très généralement de stérilité. Mais penser que l’eugénisme se réduit à ses manifestations les plus violentes, et qu’il est toujours mis en œuvre par des politiques totalitaires, c’est oublier que le nazisme n’eut aucunement le monopole de l’eugénisme, que les Etats-Unis y eurent recours bien avant lui, et qu’un pays comme la Suède, que l’on considère non seulement aujourd’hui comme un modèle de démocratie, mais comme une référence en matière d’intégration des femmes et des hommes qui sont atteints dans l’intégrité de leur corps ou de leurs facultés intellectuelles indemnisa, voici à peine une décennie, des personnes qui avaient été stérilisées, sous l’égide du régime social-démocrate, jusque dans les années mille neuf cent soixante-dix...

On rétorquera, que comparées à ces politiques passées, l’élimination des fœtus porteurs de trisomie 21 ne résulte justement pas d’une politique autoritaire, puisqu’elle est librement décidée par les parents qui se trouvent confrontés à un tel diagnostic, et qu’une mère peut donc parfaitement poursuivre la grossesse dont elle sait par avance qu’elle aboutira à la naissance d’un enfant trisomique. On concèdera alors que cette élimination a peut-être quelque chose à voir avec l’eugénisme mais qu’il est alors nécessaire d’opposer « l’eugénisme d’Etat », seul eugénisme jugé complètement scandaleux, et l’« eugénisme privé », encore appelé quelquefois eugénisme « à la maison », qui est nettement moins problématique puisqu’il consacre la liberté de l’individu roi. On ajoutera encore que le dépistage généralisé de la trisomie 21 n’a pas pour projet, comme l’eugénisme initial, d’« améliorer l’espèce humaine », mais uniquement d’épargner à des familles la douleur d’avoir un enfant « handicapé ».

N’est-ce pas oublier à ce propos que l’eugénisme ne prétendit pas seulement produire les « meilleurs » spécimens de l’espèce humaine, mais éliminer les « moins bons » ? A ce titre ne pouvons-nous pas aisément imaginer quel usage systématique les régimes autoritaires qui mirent en place l’eugénisme d’Etat auraient fait d’un dépistage anténatal des anomalies, s’il avait alors été techniquement possible ? Mis en place par le nazisme par exemple, l’élimination anténatale des enfants anormaux n’aurait évidemment pas été une simple possibilité offerte aux femmes enceintes, mais une incontournable obligation. On a donc raison de refuser les amalgames, de vouloir marquer les différences, et de désigner le phénomène de l’élimination prénatale des enfants trisomiques avec toute la précision qui s’impose : les couples à qui l’on fait connaître la trisomie de leur futur enfant ne sont pas mis en demeure de faire procéder à un avortement. Reste que, dans un monde où les « personnes handicapées » réclament à cor et à cri un changement de regard sur l’infirmité qui leur permettrait enfin d’accéder à une pleine citoyenneté, il y a tout lieu de penser que la liberté d’accueillir un enfant « handicapé » se heurte bien souvent à un contexte social, humain, philosophique assez peu propice à son expression.

Faut-il dès lors retenir le mot « eugénisme » pour désigner le phénomène sélectif qui est actuellement en cours ? Ou faut-il précisément lui préférer, comme le faisait Vacher de Lapouge, le vocable de « sélectionisme » ? Qu’il y ait en effet sélection des naissances, nul ne peut sérieusement le contester. Aussi faut-il raisonnablement convenir que si celle-ci présente des particularités historiques, sociologiques, et techniques différentes de celles de l’eugénisme de la première heure, elle lui demeure ontologiquement apparenté du seul fait qu’il s’agit bel et bien d’accorder ou non la vie à des êtres humains en gestation en fonction de critères de santé.